Grande interview Covid-19 : peut-on vraiment « vivre avec le virus » ?

Le pic de pollution est passé et celui des hospitalisations ne doit pas tarder. La France prédit un reflux de la septième vague de Covid-19. Mais il est venu nous rappeler que nous n’avions pas mis fin à cette pandémie, qui continue de tuer, de provoquer des séquelles et d’engorger des hôpitaux déjà en crise de recrutement.

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Si la plupart des mesures sanitaires sont terminées, de nombreux Français espéraient certainement profiter des vacances d’été sans avoir à s’en soucier et commencer à “vivre avec le virus”. Est-ce une possibilité ou un mirage ? Que faudra-t-il pour changer durablement nos vies afin de vivre en toute sécurité avec le Covid-19 ? Franceinfo a interrogé l’épidémiologiste William Dab, qui a été directeur général de la santé de 2003 à 2005.

Franceinfo : La vague de pollution qui a débuté en juin est paradoxale : elle rappelle qu’on n’a pas mis fin à l’épidémie, mais ses conséquences à l’hôpital semblent plus limitées. Trouvez-vous cela alarmant ?

Willam Dab : Quand je regarde les chiffres [au 13 juillet, date de cette interview]nous avons 1 500 hospitalisations chaque jour, 130 admissions quotidiennes dans les critiques, environ 80 décès… Je ne dis pas que c’est revenu à la normale.

“Pour moi, nous sommes dans une guerre de tranchées. Il est illusoire de penser que cette pandémie est derrière nous. Où en sommes-nous ? La vérité est que nous ne le savons pas. Son évolution est totalement imprévisible.”

William Dab, épidémiologiste

un franceinfo

Le scénario favorable serait que des variantes contagieuses s’imposent, mais d’une virulence assez banale. Le scénario catastrophique serait l’émergence d’une variante plus contagieuse qui échappe à l’immunité acquise par la vaccination ou la maladie. On ne peut pas tirer des tendances futures des observations du passé, on voit que le Covid-19 ne fonctionne pas ainsi.

Dans ce contexte, beaucoup s’accrochent à l’idée qu’il est ou sera bientôt possible de “vivre avec le virus”, selon l’expression popularisée par Emmanuel Macron. Que penses tu de cette idée?

« Vivre avec le virus » est un slogan dénué de sens. Évidemment, nous vivrons avec le virus car nous ne le détruirons pas. Personne (pas même les Suédois) n’a une immunité collective contre un virus avec un tel potentiel de mutation. Mais qu’est ce que ça veut dire? Que nous ne faisons rien par fatalisme ? Ou au contraire qu’il faille renvoyer aux mesures de meurtre en liberté ? Je pense que nous pouvons être plus intelligents.

“La pédagogie actuelle est totalement déficiente.”

William Dab, épidémiologiste

un franceinfo

Premièrement, il faut dire que la pandémie n’est pas terminée, qu’elle reste une menace sérieuse face à laquelle nous ne pouvons pas rester passifs. Et les gens doivent savoir comment adapter leur comportement pour protéger leur santé et leur donner les moyens de le faire.

Selon vous, quels sont les médias qui ne sont pas mobilisés aujourd’hui ?

Nous avons des outils individuels, comme la vaccination. Je ne sais pas pourquoi on baisse les doses de rappel, sans parler de la vaccination des enfants, alors qu’on a montré qu’on était capable d’avoir une vraie mobilisation en France. Ensuite, il y a les mesures barrières. Je n’ai pas de mal à expliquer aux gens qu’il y a des circonstances dans lesquelles le risque de pollution sera plus élevé, comme dans des endroits très fréquentés et fermés -gares, aéroports, avions, trains, transports en commun… Là, c’est pas encore une limitation insupportable de demander aux gens de porter le masque.

Tout dépend de votre perception du risque qu’ils courent. Y a-t-il aussi des messages à faire passer pour que les Français ne baissent pas la garde ?

Nous avons des études qui montrent qu’être infecté deux fois, trois fois, augmente le risque de complications cardiaques et pulmonaires, d’accident vasculaire cérébral ou de problèmes rénaux. Cependant, je n’écoute pas les autorités avertir la population que le Covid-19 n’est pas une infection bénigne.

“On peut aussi retenir qu’on estime qu’entre 2 et 3% des personnes infectées ont une forme longue, que l’on appelle Covid long ou chronique, dont on ne sait rien de l’évolution.”

William Dab, épidémiologiste

un franceinfo

Les images cérébrales montrent que le virus modifie certaines structures du cerveau. Est-ce temporaire ou préfigure-t-il des complications plus graves ? Aujourd’hui on ne sait rien. Cette incertitude, les gens ont besoin de savoir. Si rien ne leur est dit, ils n’intégreront pas ce risque dans leur décision de protection.

Enfin, rappelons qu’il existe en France des centaines de milliers de personnes dont l’immunité est affaiblie, notamment les patients cancéreux dont la chimiothérapie est immunosuppressive. Ils méritent d’être protégés. Il faut y penser quand on décide de mettre le masque ou pas. Si ce raisonnement altruiste ne suffit pas, il y a aussi une raison égoïste de le faire : on sait que c’est aussi chez ces personnes immunodéprimées que de nouvelles variantes sont plus susceptibles d’émerger.

En d’autres termes, vous voyez que vivre avec le virus ne veut pas dire ne rien faire. Je sais que les gens en ont assez. Mais ils doivent peser le risque qu’eux-mêmes ou leurs proches soient hospitalisés cet été, alors qu’il y a des endroits où la situation est extrêmement tendue. S’ils ne veulent pas se protéger, c’est vrai que c’est en partie une question de choix individuel. Mais nos autorités pourraient aider les gens à prendre des décisions et pas seulement dire : « Que voulez-vous ? Nous devons vivre avec le virus. C’est un message défaitiste.

A votre avis, cet appel à la prudence doit-il s’accompagner de mesures d’obligation ?

Je pense que nous devrions essayer d’envoyer un message intelligent. Il existe certains endroits à haut risque, comme les trains et les avions, où le port obligatoire du masque devrait être rétabli, ne serait-ce que pour faire passer le message inachevé. Pour le reste, il faut faire ce que j’appelle la « pédagogie de l’incertitude ». Ne pas savoir avec certitude comment cette épidémie va évoluer est une source d’inquiétude, c’est normal.

“Raconter des histoires, prétendre que l’épidémie est finie et qu’on peut passer à autre chose, c’est se préparer à un lendemain difficile.”

William Dab, épidémiologiste

un franceinfo

Nous donnons aux gens des arguments épidémiologiques, expliqués simplement, pour que chacun apprenne à évaluer son risque et à adapter ses décisions à la vie quotidienne.

Ensuite c’est comme quand on skie : on choisit de skier sur une piste verte ou une piste noire. Certains pays ont adopté un système de couleurs lié à la situation épidémique. Si nous en avions un, aujourd’hui presque toute la France serait rouge. Ce rouge signifie que lorsque vous vous trouvez dans des lieux fermés ou occupés, il est raisonnable de se protéger. Je trouve que les Français ont montré qu’ils étaient tout à fait capables d’un comportement responsable.

Faut-il aussi garder ce discours sur la vaccination, alors que la campagne de sevrage ne commence pas vraiment ? Se souvenir, notamment, que le vaccin permet aussi de ralentir la transmission ? Une partie de la population semble convaincue que cela ne sert qu’à éviter les cas graves…

Le vaccin n’est pas efficace à 0% ou 100%. On part d’un taux de protection peu vu dans le monde de la vaccination. Aujourd’hui, c’est encore bon, autour de 70 %. Je vous rappelle qu’il est rare que le vaccin contre la grippe nous protège à plus de 50%.

Il est vrai que le vaccin donne des effets indésirables, par exemple une myocardite. Mais aucun produit de santé n’a été aussi bien contrôlé que celui-ci. Presque tous les cas sont bénins et le risque est connu pour être 10 fois inférieur à celui de la myocardite après une infection au Covid-19. Ainsi, le vaccin réduit le risque de myocardite par 10. C’est bon à prendre.

A cause du risque de pollution, c’est pareil : oui, on peut se faire vacciner et contaminer ses proches, mais le risque est fortement réduit. Si vous vous attendez à ce qu’un vaccin soit efficace à 100% dans tous les domaines, vous n’obtiendrez aucun vaccin, contre aucune pathologie.

Pensez-vous que les rappels réguliers font partie des adaptations dont nous aurons besoin pour « vivre avec le virus » ?

Cela me semble possible. Nous attendons tous avec impatience les résultats des essais en cours sur les vaccins bivalents, qui incorporent une souche Omicron. Avec un peu de chance, à l’automne, ces vaccins seront disponibles et nous donneront une protection supplémentaire. Il faut aussi être conscient qu’une nouvelle variante peut complètement changer la donne. Mais le scénario de devoir renforcer notre immunité une ou deux fois par an n’est pas à exclure.

Face au discours du gouvernement, une partie de l’opposition politique insiste sur un autre élément : le manque de lits à l’hôpital. Pensez-vous qu’avec plus de ressources et de personnel, il serait plus possible de “vivre avec le virus” ?

Soyons honnêtes : si nous n’avions pas eu 5 000 lits de réanimation mais 30 000 d’ici 2020, nous n’aurions pas été confinés. Nous avons fait adopter à l’hôpital un modèle industriel de flux tendu, dans lequel il n’y a quasiment pas de réserve. Continuons-nous dans cette direction ? Ou notre société veut-elle investir et laisser 20 000 lits de réserve en réanimation, mobilisables en quelques jours ? La réponse n’est pas seulement médicale ou…

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