“Je tiens à vous rassurer : il n’y a aucun risque de coupure.” Dans une interview accordée à plusieurs titres quotidiens régionaux (dont Ouest France) le vendredi 3 juin, Emmanuel Macron a déclaré que la France ne serait pas exposée à des pannes d’électricité l’hiver prochain. La situation sur le réseau électrique français est pourtant tendue : plus de la moitié des réacteurs nucléaires sont à l’arrêt. Pourtant, le président de la République se veut rassurant. “Quand il y a des besoins, on s’approvisionne sur le marché européen”, plaide le chef de l’Etat, même si la guerre en Ukraine provoque des tensions sur le front du marché européen de l’énergie. Alors la France risque-t-elle de faire des coupures de courant cet hiver ? Emmanuel Macron dit-il vrai ou faux ?
Nicolas Goldberg, consultant en énergie chez Colombus Consulting, s’inquiète de voir comment le président nie le risque de coupures d’électricité pendant la saison hivernale. “Le risque est réel cet hiver et c’est inquiétant. Dire, comme le dit Emmanuel Macron, qu’il n’y a pas de risque, c’est irresponsable pour la crédibilité du discours politique.” Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre énergétique de l’Institut Jacques-Delors, acquiesce : « Cette affirmation est malheureuse. Dire qu’il n’y a pas de risque de coupure d’électricité en hiver est presque toujours faux. année de la plus faible production nucléaire depuis des décennies. »
Dans un rapport publié en mars 2021, RTE, le gestionnaire du réseau public de transport d’électricité français, rappelait que le “risque zéro” est “inatteignable dans aucun secteur industriel”. RTE souligne notamment que “la période 2021-2024 est le ‘point bas’ en matière de sécurité d’approvisionnement électrique”, car elle cumule une moindre disponibilité du parc nucléaire et la fermeture des dernières centrales à charbon. l’électricité représente 67,1% de la production totale d’électricité en France, selon le bilan électricité 2020 de RTE, la situation du parc nucléaire français ne se présente pas au beau fixe En mai, 27 des 56 réacteurs nucléaires français Ce sont pour la plupart des arrêts programmés pour des opérations de maintenance ou des inspections décennales visant à prolonger leur durée de vie au-delà de 40 ans, selon l’Autorité de sûreté nucléaire.12 autres, en revanche, étaient des problèmes de corrosion des systèmes de secours qui ont provoqué l’arrêt pour une durée indéterminée.
Cette faible disponibilité du parc nucléaire augmente le risque de coupures de courant l’hiver prochain, si les réacteurs actuellement fermés restent plusieurs mois. Pour pallier cet éventuel manque à gagner, l’Etat pourrait décider de rouvrir la centrale au charbon de Saint-Avold sur la Moselle, à l’arrêt fin mars. Le gouvernement procédera à un assouplissement temporaire, comme il l’a fait l’hiver dernier, du nombre maximal d’heures de fonctionnement de ces usines polluantes. Une mesure qui permettrait aussi à la seule autre centrale à charbon encore en activité en France, Cordemais, en Loire-Atlantique, de produire plus d’électricité.
Sachez cependant que selon les experts, il y a un risque de coupures de courant cet hiver, cela ne veut pas dire qu’il va se concrétiser. RTE a les moyens d’empêcher le « off », coupure électrique générale. Pour assurer l’équilibre entre l’offre d’électricité et la demande actuelle, RTE peut activer “la perturbation des gros consommateurs industriels”, qui sont “rémunérés à cet effet”, rappelle le rapport de RTE. Certains sites de l’industrie lourde subiraient alors des coupures de courant pour alléger l’ensemble du réseau. Dans un second temps, RTE pourrait décider d’abaisser la tension aux bornes du réseau pour réduire la consommation. Si, malgré cela, le réseau électrique n’est pas encore en équilibre, des “coupures ponctuelles et temporaires” peuvent être réalisées. RTE pourrait organiser des “déchargements rotatifs”, d’une durée maximale de deux heures par jour, uniquement le matin entre 8h00 et 13h00 ou le soir entre 17h30 et 20h30.
A ce jour, la situation n’a jamais nécessité le recours à des blackouts pour les particuliers. En revanche, les coupes pour les industriels sont assez courantes, et celles-ci pourraient se multiplier cet hiver, prévient Nicolas Goldberg. L’hiver 2022-2023 est également tendu en raison de la situation énergétique préoccupante en Europe, sur fond de guerre d’Ukraine. En effet, comme le rappelle Emmanuel Macron, la France est connectée au réseau électrique de ses voisins européens, ce qui lui permet d’exporter et d’importer de l’électricité en fonction de ses besoins et de ceux de ses voisins. Cependant, les importations d’électricité pour répondre aux besoins des consommateurs français sont limitées. « Nous avons 13 gigawatts (GW) d’interconnexion avec nos voisins, nous sommes limités par la physique, nous ne pouvons plus importer, prévient Nicolas Goldberg. L’an dernier, nous avons déjà commandé le quasi-maximum de nos importations. Cet hiver, ce n’est peut-être pas suffisant. .”
L’hiver prochain, compte tenu de la guerre en Ukraine et des sanctions économiques prises par les pays européens contre la Russie, le marché de l’énergie pourrait être encore plus perturbé. “La guerre d’Ukraine pose un problème supplémentaire d’approvisionnement en gaz, a déclaré Thomas Pellerin-Carlin. Or, le gaz est l’une des sources d’énergie les plus importantes en France. Nous allons être dans une situation très compliquée.” Il est vrai que seulement 17 % du gaz importé en France provient de Russie. Mais cette part est beaucoup plus élevée en moyenne dans l’Union européenne (44%). Et si la Russie décide de réduire ou de limiter drastiquement ses exportations de gaz vers l’UE, le marché européen de l’énergie sera inévitablement déséquilibré. Dans une telle situation, si la France a besoin d’acheter de l’électricité à ses voisins, elle pourrait ne pas être en mesure de la fournir…
Ce sera notamment le cas si une vague de froid intense traverse l’Europe cet hiver, ce qui entraînerait une augmentation de la consommation d’énergie en France, mais aussi chez ses voisins. “La météo va jouer un grand rôle, explique Nicolas Goldberg. La France est un pays très thermosensible. Dès qu’on perd 1°C, on consomme aussi l’équivalent d’un EPR et demi.” Le chauffage représente 66 % de la consommation énergétique des ménages, rappelait l’Ademe en 2019. En France, où de nombreux foyers sont équipés de radiateurs électriques, une vague de froid intense provoquerait une explosion de la consommation d’électricité. Conjugué à une forte indisponibilité du parc nucléaire et à une incapacité à importer suffisamment d’électricité des pays voisins, un pot froid pourrait créer les conditions d’un recours à la “décharge rotative”, prévient le rapport de RTE.
Pour éviter d’en arriver à ces solutions drastiques, RTE propose aux consommateurs une « météo électrique » sur le site Ecowatt, afin d’inciter chacun à adopter des éco-gestes pour limiter sa consommation en cas de coupure de courant. Mais pour Thomas Pellerin-Carlin, cela ne suffit pas. “Il faut absolument faire un effort pour rénover les bâtiments. On peut diviser par dix la consommation énergétique d’un bâtiment s’il est bien isolé. En France, en hiver, on consommera 100 GW à pleine puissance. Si on réussit à 80 GW il n’y aurait plus de problème”, explique le spécialiste. “C’est un problème que la France est aussi thermosensible au froid, ajoute Nicolas Goldberg. Il faut développer l’isolation, des systèmes de chauffage plus performants, pour réduire nos consommations. »