Enquête Franceinfo Affaire Damien Abad : Matignon connaissait la teneur des accusations portées contre le ministre plusieurs heures avant les révélations de Mediapart

“Ça casse un moment important de la rencontre entre Borne et les Français”, peste un député LREM. Avant de s’engager : “C’est un boulet et une chaîne pour nous.” Ce « boulet », c’est Damien Abad. Révélée dans la soirée du samedi 21 mai à Mediapart, l’affaire qui inquiète l’ancien président du groupe LR à l’Assemblée nationale embarrasse la majorité au plus haut point. Car l’ex-parlementaire est entré au gouvernement comme ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, la veille des révélations du lieu de l’enquête.

Pourtant, Damien Abad faisait l’objet d’une plainte pour viol, pour des faits remontant à 2011 et clos sans suite en 2017, a révélé Mediapart. L’ancien ténor de la droite est également la cible d’un autre témoin, qui relate des viols présumés ayant eu lieu en 2010 et a été transmis le 13 mai à l’Observatoire des violences de genre et sexuelles en politique, créé en février par plusieurs initiateurs du Collectif # MeTooPolitique. Des accusations formellement contestées par Damien Abad, qui a clamé son innocence à plusieurs reprises. Plusieurs membres de l’observatoire affirment cependant avoir alerté les chefs de la majorité en amont de l’annonce du nouveau gouvernement le 20 mai.

“Bien sûr que je ne savais pas.” En déplacement dans le Calvados où elle est candidate aux élections législatives, Elisabeth Borne s’est exprimée pour la première fois sur ce sujet dimanche 22 mai en fin de matinée. La Première ministre a déclaré avoir “découvert l’article de Mediapart” la veille. “Je n’ai pas d’autres éléments que le fait que l’affaire a été déposée”, a-t-il déclaré aux journalistes. “Je serai très clair : sur toutes ces questions de harcèlement, d’agressions sexuelles, il ne peut y avoir d’impunité”, a prévenu le nouveau chef du gouvernement. Contactée par franceinfo, Matignon est formelle : “La Première ministre a été très claire, elle a découvert le détail des charges retenues contre Damien Abad dans l’article de Mediapart.”

Un élément important remet toutefois en cause les affirmations du Premier ministre. Marine Turchi, la journaliste de Mediapart à l’origine des révélations sur Damien Abad, a confié à franceinfo avoir contacté par téléphone le service de presse de Matignon en fin de journée vendredi. Il a alors dit à son interlocuteur qu’il terminait une longue enquête sur l’exLR. Peu avant 20 heures – à 19 h 43 -, il a envoyé un e-mail à l’adresse presse de Matignon avec plusieurs questions, notamment sur la plainte pour viol déposée en 2017. Il mentionne également « le comportement de Damien Abad avec les collaborateurs » et une discussion. entre lui et un autre responsable républicain sur le sujet, en novembre 2020, selon le mail que franceinfo a pu consulter. Des éléments matériels qui, pour Marine Turchi, mettent en échec la version de Matignon.

“Ils ne peuvent pas dire, dimanche matin, qu’ils découvrent des choses avec l’article de Mediapart, c’est totalement faux.”

Marine Turchi, journaliste Médiapart

un franceinfo

Le journaliste a relancé le service de presse de Matignon, toujours par e-mail, samedi matin peu avant 10 heures. Mais il n’a reçu aucune autre réponse. Selon nos informations, les mails de Mediapart ont été lus par l’entourage du Premier ministre, qui a pris connaissance des faits reprochés à Damien Abad avant la publication de l’article, samedi vers 21 heures.

A quel moment précis Elisabeth Borne a-t-elle été alertée ? Le moment n’est pas clair, mais c’était aussi là avant que les médias d’investigation ne publient l’enquête. Pourtant, le détail des charges retenues contre le ministre des Solidarités n’était connu que dans les couloirs de Matignon à la lecture de Mediapart. Autre élément notable : la demande de Mediapart est intervenue après l’annonce du nouveau gouvernement, qui a lieu sur les marches de l’Elysée vendredi vers 16h30.

En effet, d’autres alertes concernant Damien Abad ne semblent pas avoir été signalées à Matignon avant cette annonce. L’Observatoire sur les violences basées sur le genre et les violences sexuelles en politique affirme avoir envoyé un rapport par courrier électronique dès le lundi 16 mai. Selon Fiona Texeire, co-fondatrice de cette structure, ce premier courrier a été envoyé à plusieurs cadres de la majorité : Stanislas Guerini, délégué général de La République en marche (aujourd’hui au gouvernement), Christophe Castaner, président du groupe LREM à l’Assemblée nationale , et Bérangère Couillard, députée macroniste de Gironde. Aurélien Pradié, député LR du Lot et secrétaire général du parti, a également été contacté.

“Les victimes nous ont demandé de contacter LR et LREM. Nous avons utilisé les adresses mail de l’Assemblée nationale et nous n’avons reçu aucun message d’erreur”, a déclaré Fiona Texeire à franceinfo. Les destinataires de ces e-mails affirment cependant qu’ils n’ont pas reçu ce premier signalement, même après vérification. Dans ce mail intitulé “Personnel et confidentiel – transmission d’un signalement”, envoyé le 16 mai à 18h41 et que franceinfo a pu consulter, les destinataires sont masqués. Trois jours plus tard, jeudi à 14h21, ce premier e-mail a été envoyé aux adresses e-mail professionnelles de Christophe Castaner, Bérangère Couillard et Stanislas Guerini, ainsi qu’à l’adresse personnelle de ce dernier. “Il n’utilise jamais cette adresse”, a déclaré l’un de ses proches.

Dès lors, cet e-mail est passé totalement inaperçu auprès des trois députés de la majorité. Par exemple, il s’agissait de messages indésirables dans la boîte de réception de Christophe Castaner, selon votre environnement.

“Il a été envoyé avec des conditions qui l’ont fait passer directement au spam.”

L’entourage de Christophe Castaner

un franceinfo

L’ancien ministre de l’Intérieur n’a finalement découvert l’affaire qu’à travers les questions que Mediapart lui a posées vendredi soir. Le chef des députés de la majorité a informé le procureur du processus.

De Stanislas Guerini, c’est essentiellement la même histoire. L’e-mail, qui cette fois n’a pas atterri dans les spams, n’a été découvert que lorsque Mediapart en a parlé à l’ex-patron de LREM vendredi après-midi. Son entourage avance que ce dernier “reçoit des milliers de mails” et que sa boîte mail “n’est pas constamment vérifiée”. De plus, “l’actualité politique a été intense durant ces deux jours”, poursuit-on, même si l’on s’étonne qu’aucun appel téléphonique n’ait été passé pour s’assurer de la réception du courrier.

Enfin, Bérangère Couillard a déclaré au journal Sud Ouest qu’elle n’avait reçu aucun courriel de l’Observatoire sur les violences sexuelles et sexuelles en politique au sujet de Damien Abad. Et ce, malgré une capture d’écran dudit message consultée par franceinfo et qui contient l’adresse e-mail du député.

Au-delà de ces considérations techniques, la plupart critiquent la méthode utilisée par l’association. “Même si on avait vu le courrier, ce sont des délais de réponse très courts, on se défend dans les rangs de LREM. C’est hypocrite de dire qu’ils n’ont pas pu avoir de réponse. C’était politiquement manipulé.”

“En cas d’urgence, il existe des moyens plus simples d’envoyer un e-mail. Les journalistes, lorsqu’ils ont un message à nous envoyer, nous envoient un SMS.”

Un cadre LREM

un franceinfo

“Ils disent que nous n’avions pas la bonne méthode, mais nous aimerions qu’il y ait une méthode ! La prochaine fois, nous leur enverrons un fax”, s’amuse Fiona Texeire, qui poursuit : “Les missions de la Haute Autorité pour étendre la Transparence des Affaires Publiques Life (HATVP) de contacter ces dossiers, ainsi que leurs responsables, de se rendre disponibles et de s’organiser pour écouter les victimes. »

“Ce n’est pas une mauvaise chose à mes yeux, mais ce procédé, bien sûr, pourrait être valorisé de l’extérieur”, reconnaît un parlementaire, gêné par l’affaire. la cellule d’alerte, compétente en la matière, car ce dernier n’est pas membre de la mouvance présidentielle, s’est adressée vendredi au parquet de Paris Christophe Castaner.

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