Peter Brook à son Théâtre des Bouffes du Nord à Paris en août 2015. BERTRAND GUAY / AFP
Comme les chats, il semblait avoir eu (au moins) neuf vies. Mais Peter Brook est définitivement parti dans l’autre sens, aux côtés de cet invisible, qu’il n’avait cessé de vouloir approcher, encore et encore. Le réalisateur britannique, qui vivait en France depuis 1974, est décédé samedi 2 juillet à Paris, à l’âge de 97 ans, selon Le Monde dimanche.
Avec lui s’achève l’une des plus importantes aventures théâtrales de la seconde moitié du XXe siècle, qui fait du théâtre un fabuleux instrument d’exploration de l’être humain, dans toutes ses dimensions, à travers des spectacles mythiques : Le Songe d’une nuit d’été. , La Tempête, La Tragedie de Carmen, Le Mahabharata, La Cerisaie, L’Homme qui…, à cette merveilleuse Flûte Enchantée créée par le maître en 2010 à son Théâtre des Bouffes du Nord, à ce Champ de Bataille qui, à l’automne 2015 , elle l’a vu offrir une quintessence pure et lumineuse de son théâtre et de ses recherches.
Cette esthétique de la diversité, cette éthique de la curiosité avaient été imprégnées dès le premier moment de l’histoire de sa famille. Peter Brook est né à Londres le 21 mars 1925 de parents juifs immigrés de Lettonie, qui faisait alors partie de l’Empire russe. Son père, Simon, un jeune rebelle appartenant au parti menchevik, dut s’exiler en 1907, accompagné de sa très jeune épouse, Ida. Le couple étudie à Paris et à Liège, avant de fuir la Belgique vers l’Angleterre en 1914, avec l’arrivée de l’armée allemande. Le nom russe de la famille, prononcé Bryck, a été changé par Brouck dans sa transcription par l’administration française, avant de devenir Brook à l’arrivée en Angleterre.
Peter Brook confiait invariablement, lorsqu’il se moquait de ce sujet, qu’il n’avait aucun lien réel avec ses origines juives. En revanche, la culture russe était encore fortement présente dans sa famille, et restera, tout au long de sa vie, inscrite de manière très intime, comme une clé essentielle pour comprendre cet homme à la fois formidablement ouvert et totalement énigmatique.
Ce lien avec la Russie fut donc au centre de sa rencontre, en 1950, avec sa femme, l’actrice Natasha Parry (1930-2015), également d’origine russe : Peter Brook avait été frappé, notamment, parce qu’« elle s’appelait la héroïne de Guerre et Paix, de Tolstoï… Le couple nommera leur fille Irina, en l’honneur de la plus jeune des héroïnes des Trois Sœurs, de Tchekhov – Irina Brook (née en 1962) est également réalisatrice et réalisatrice du Théâtre National de Nice de 2014 à 2019.
Une carrière fulgurante
Passionné de photographie et de cinéma, le jeune homme, qui déteste un établissement d’enseignement britannique traditionaliste et xénophobe, aimerait être réalisateur, dans cette Angleterre grise de la fin de la guerre et de l’après-guerre. Mais le monde du cinéma lui semble inaccessible. Alors il est allé au théâtre, à Oxford, où il a étudié la littérature russe.
La carrière du jeune ambitieux est fulgurante : sa première production professionnelle à 21 ans, en 1946, avec Love’s Labor’s Lost de Shakespeare, l’auteur-continent qu’il n’aura cessé d’arpenter tout au long de sa vie, et qui structurera toute sa réflexion. au Theatre. A 22 ans, il signe avec Roméo et Juliette son premier spectacle au temple shakespearien de Stratford-upon-Avon.
À 23 ans, il est nommé directeur de production du Royal Opera House de Covent Garden. Il est licencié quelques mois plus tard, après avoir trop bousculé les habitudes de cette vénérable institution, et provoque un grand scandale avec la mise en scène de Salomé, de Richard Strauss, dans les décors surréalistes de Salvador Dalí.
Surnommé l’Enfant Terrible, Peter Brook aurait pu continuer comme ça, tel un brillant jeune homme travaillant sans scrupule à la fois dans l’institution et dans le théâtre commercial. Mais à partir du milieu des années 1950, son rapport au théâtre commence à se modifier imperceptiblement, ouvrant cette longue période d’innovation qui fera de lui l’une des figures essentielles du renouveau théâtral de la seconde moitié du XX, dès son réflexion sur le “théâtre mortel”, ayant perdu tout sens.
D’abord, il décentralise –déjà…–, travaillant à New York, au Metropolitan Opera et à Paris, où il met en scène La Chatte sur un toit brûlant, de Tennessee Williams, Vu du pont, d’Arthur Miller et, dans les années 1960, Le Balcon, de Jean Genet, qui n’a pas encore été créé en France. Mais c’est surtout sa mise en scène stylisée de Titus Andronicus, en 1955, pour la Royal Shakespeare Company, qui marque un tournant dans l’histoire du théâtre, imposant une nouvelle vision de Shakespeare, et posant la première pierre de ce dépouillement raffiné. qui deviendra l’essence de son art.
Théorie de l’espace vide
Au début des années 1960, Brook, nourri des écrits des pionniers de la modernité théâtrale – le Russe Meyerhold, l’Anglais Gordon Craig et, surtout, le Français Antonin Artaud et son théâtre de la cruauté – est stimulé par l’effervescence totale de ces années-là. , notamment la recherche du Théâtre Vivant et celle du Pôle Jerzy Grotowski, rompent définitivement avec le théâtre officiel. Il aborde la folie, les camps d’extermination, la guerre du Vietnam, avec L’Instruction de Marat-Sade et Peter Weiss, et USA, une création collective.
“J’étais saturé de cette imagerie que j’avais tant aimée, et je sentais de plus en plus qu’au coeur du théâtre il n’y a qu’une seule chose, qui est l’être humain, et donc l’acteur”, a expliqué Peter Brook. nous dans une interview réalisée en novembre 2010. « J’ai commencé à m’intéresser au développement intérieur, aux techniques basées sur les mouvements du corps, la respiration, afin d’atteindre le plein potentiel de la personne. »
“Si on veut parler de l’être humain, on ne peut pas le réduire à l’être humain blanc et bourgeois de nos sociétés”
Cette recherche a été formalisée en 1968 par un ouvrage théorique devenu un classique, L’Espace vide, qui s’ouvre sur ces vers célèbres : « Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant qu’un autre l’observe, et cela suffit pour que l’acte théâtral commence. « J’avais aussi très envie de casser la balustrade, ce quatrième mur invisible qui, au théâtre, coupe la scène et la salle, ajoutait Peter Brook en novembre 2010. Dans le théâtre classique, la structure des salles est une structure bourgeoise, qui conditionne la contenu. Parallèlement, j’éprouvais le besoin, éprouvé en 1968 grâce à Jean-Louis Barrault, d’avoir un atelier international. Si nous voulons parler de l’être humain, nous ne pouvons pas le réduire à l’être humain blanc et bourgeois de nos sociétés. »
Lire aussi Article réservé à nos abonnés Jean-Claude Carrière, scénariste et écrivain, est décédé à l’âge de 89 ans
En 1970, Brook crée son dernier spectacle sur la scène officielle anglaise, avec ce Rêve d’une nuit d’été, qui fait également date, mettant les acteurs en trapèze, dans un espace vide d’une blancheur immaculée. Mais surtout, il crée son Centre international de recherche théâtrale (CIRT), composé d’acteurs du monde entier, dont certains, comme le Britannique Bruce Myers ou le Japonais Yoshi Oïda, resteront fidèles jusqu’au bout.
Pendant trois ans, ils joueront partout, en France, au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique, et surtout là où le théâtre ne va pas : dans les maisons d’immigrés de la banlieue et des casernes de Paris, dans les ruines de Persépolis en Iran, au fond du Sahara et sur les places des villages du Mali ou du Nigeria, chez les Chicanos à la frontière mexicaine et dans une réserve indienne, dans les rues du Bronx ou de Brooklyn, à Sainte-Anne à Paris ou dans une entreprise à Jouy-en-Josas (Yvelines), dans des garages, des cinémas désaffectés…
L’aventure des Bouffes du Nord
Durant ces trois années, Peter Brook a avancé dans sa réflexion sur ce qu’est un espace théâtral partagé : comment se crée le lien avec le spectateur ? Comment éviter la coupure entre le lieu clos du théâtre et l’extérieur, la vie, la vraie vie ? En 1974, la redécouverte miraculeuse du théâtre vétuste des Bouffes du Nord dans le quartier populaire de La Chapelle à Paris (10e) lui donne l’occasion de résumer toutes ses recherches.
“Les Bouffes est vraiment l’espace caméléon dont je rêvais, capable de stimuler et de libérer l’imaginaire du spectateur, un espace où le partage est possible”
Ce sera le début d’une aventure exceptionnelle, notamment pour les spectateurs français qui l’ont suivie avec passion. Une aventure qui se poursuit jusqu’à l’hiver 2010, lorsque Peter Brook met en scène La Flûte enchantée, “sa” flûte, d’après l’opéra de Mozart, et remet les clés de “son” théâtre à Olivier Poubelle et Olivier Mantéi, duo d’administrateurs du monde de la musique. Et cela s’est encore élargi, depuis le nouveau …