La consommation d’opioïdes a doublé en Belgique en quinze ans. C’est un signe que la douleur s’étend, mais aussi que nous ne pouvons plus supporter la pensée. Face au risque de dépendance, il est temps de réfléchir à des alternatives.
aujourd’hui, plus d’un million de Belges se voient prescrire des opioïdes. ©Adobe Stock
L’année dernière, les téléspectateurs européens ont découvert Dopesick sur Disney+. La série remonte aux origines de la crise des opioïdes qui sévit aux États-Unis depuis trente ans. Il explique comment Purdue Pharma avait lancé, sous couvert de lutte contre la douleur, un analgésique “efficace et non addictif”. Les Américains s’y sont rapidement précipités, encouragés par des médecins convaincus des bienfaits du produit par des vendeurs surformés. Spoiler : L’histoire se termine mal. La société a menti sur le côté non addictif de son produit et aujourd’hui, l’Amérique compte ses décès par surdose d’opioïdes par dizaines de milliers chaque année. Les utilisateurs ont souvent commencé avec une ordonnance.
Ceux qui ont vu la série ne peuvent s’empêcher de penser que lorsque les chiffres de l’observatoire socio-épidémiologique de l’alcoolisme en Wallonie et à Bruxelles, Eurotox, sont apparus. Entre 2005 et 2019, le nombre de Belges recevant des opioïdes a presque doublé pour atteindre 1,1 million. Un Belge sur dix en consomme. Et encore une fois, les chiffres d’Eurotox n’incluent pas les prescriptions dans les pharmacies hospitalières ou le marché noir. Par conséquent, le nombre réel de consommateurs est susceptible d’être plus élevé. Inquiétant? Cependant. Mais la tendance n’est pas exclusive à la Belgique.
Une retraite violente
Plus précisément, les opiacés imitent les analgésiques naturels que sont les endorphines. Mais dès que vous prenez ces substances, les endorphines disparaissent. “Alors tout devient douloureux parce qu’on n’a plus cette défense, précise le Dr Laurent Cuvelier, médecin généraliste à Bruxelles. Prendre des opiacés arrête notre système naturel de soulagement de la douleur. Une fois coupé, il faut du temps pour s’habituer à ne plus en reprendre. » Et le sevrage est dur, violent. Cela conduit certains patients, qui ne peuvent plus s’approvisionner par prescription, à se tourner vers des opiacés illégaux. combattons un mal, mais en fait nous combattons un manque.”
Aux États-Unis, les surdoses sont l’une des principales causes de décès, et les opioïdes en sont une grande partie. En Belgique on n’en est pas encore là, mais… « En réalité, on en est encore loin, on a un système réglementaire plus efficace et encadré, précise Michaël Hogge, responsable du projet Eurotox. Mais on constate encore une trop grande propension des prescripteurs à délivrer ce type de médicaments. » Sans surprise, l’augmentation de la consommation d’opioïdes s’explique en grande partie par l’allongement de l’espérance de vie. En effet, de nombreuses maladies liées au vieillissement sont associées à des douleurs physiques. sont des raisons légitimes pour ces prescriptions, mais il faut admettre que parfois elles sont un peu trop faciles.”
L’hypermédicalisation de la douleur
La responsabilité des médecins et des soignants est indéniable. Le Dr Cuvelier ne le nie pas, au contraire. « Je suis un peu horrifié quand je vois que les patients admis aux urgences reçoivent systématiquement des opiacés, principalement du Tramadol. Cela ne fait pas partie des recommandations ». Précisément en 2019, l’Inami a émis une série de recommandations censées encadrer l’usage des opioïdes pour les douleurs chroniques. Multimodalité de l’approche, analyse coût/bénéfice individualisée, phase d’essai, traitement court… Bref, les opioïdes ne devraient pas être le premier choix. Et l’opinion générale est que ces recommandations ne sont actuellement pas respectées. “Ce n’est pas facile d’arrêter le tramadol, contrairement à ce que l’on pourrait penser. J’ai récemment eu un patient engourdi par le opiacés qu’ils ont prescrits, et en tant que médecin généraliste, vous voyez les conséquences.”
A Bruxelles, 34% des habitants n’ont pas de médecin généraliste. Votre première ligne de soins est les services d’urgence. “Les urgentistes ont tendance à être plus radicaux parce qu’ils ne voient qu’une seule fois le patient. Je ne veux pas les incriminer, mais c’est souvent là que commence l’addiction. Mais les prescriptions viennent parfois des médecins généralistes eux-mêmes. “Bien sûr. Et une fois que c’est prescrit et que les gens s’y habituent, tu es coincé… C’est plus facile de dire à quelqu’un qui prend des drogues illicites qu’il a un problème qu’à quelqu’un qui prend un médicament sur ordonnance”. Michaël Hogge pointe également le manque de formation des médecins sur les addictions. “Nous constatons qu’ils ne sont pas suffisamment formés pour détecter les usages problématiques et y répondre de manière appropriée. Ils ne se sentent pas toujours légitimes. Ils ont peur de leurs propres représentations de l’addiction. Alors que le défi est de détecter les abus le plus tôt possible.”
Que dit cette énorme augmentation de la consommation d’opioïdes sur notre société ? Laissons les Belges souffrir. “Notre société hyperlibérale et très inégalitaire favorise les usages risqués”, poursuit Michaël Hogge. De nombreux mésusages s’inscrivent dans une logique de soulagement, physique ou psychologique. Certaines personnes restent sur ces produits car au-delà de l’impact physique, ça change l’état de conscience, ça rend la vie plus supportable. Ils y trouvent une certaine forme de confort. » Mais les sociétés occidentales ne toléreraient plus le non-traitement de la souffrance et hypermédicaliseraient la douleur. « Il est légitime de traiter la douleur, mais il faut le faire dans un rapport coût/bénéfice. Les opioïdes sont souvent prescrits en postopératoire pour des douleurs non encore exprimées. » Il y a certes des risques d’addiction, mais le mésusage peut prendre d’autres formes. « Certains des médicaments qu’on donne finissent au marché noir ou à la pharmacie familiale. danger que les jeunes puissent les consommer. D’où le risque de surdosage si les doses ne sont pas respectées ou s’ils sont accompagnés d’alcool ou d’anxiolytiques.
Il s’agit maintenant de réagir avant que la situation ne devienne incontrôlable, comme aux États-Unis. En partant d’abord, selon nos intervenants, du prisme de l’hypermédicalisation. “C’est un travail de fond à entreprendre, plus coûteux et qui demande aussi plus d’investissement de la part de la personne. La logique de soulager les symptômes par des médicaments dès leur apparition est un peu à la dérive du modèle biomédical. n’est un secret pour personne, il vaut mieux rembourser les approches non médicamenteuses. « Il faut effectivement améliorer le remboursement des consultations psychologiques. Cela a déjà été un peu fait, mais il faut aller plus loin. Cela améliore aussi l’accessibilité des approches alternatives, comme l’hypnothérapie ou l’acupuncture. Ce n’est pas toujours validé scientifiquement, mais tout un éventail de personnes y trouve des avantages.
Un Belge sur cent
Qu’en est-il de nos pouvoirs publics ? Pour le membre d’Eurotox, ils sont conscients de l’enjeu. “Des groupes de travail enquêtent sur la question à l’Inami ou au SPF Santé publique. Mais nous ne pouvons pas trouver de réponse clé en main. Nous devons travailler à différents niveaux pour régler le problème. C’est compliqué et ça va prendre du temps.” Le Dr Lawrence Cuvelier est divisé sur la réponse politique. “La déferlante européenne n’a jamais atteint les proportions américaines, donc ce n’est pas assez un problème de santé publique pour que les autorités soient extrêmement vigilantes. Il ne faut pas stigmatiser usagers, au risque d’entrer dans la clandestinité, mais agissent collectivement pour inviter à la discussion et se demander s’il est judicieux de prendre des opioïdes.
L’impact sur la santé publique n’est pas difficile à imaginer. Perte de productivité, marginalisation, années de vie en mauvaise santé… Des effets qui pèsent sur la sécurité sociale. Différentes études estiment qu’un usager sur dix évolue vers un usage problématique avec addiction, toutes drogues licites et illicites confondues. Sachant qu’un Belge sur dix consomme des opioïdes, un sur cent s’inquiète. “Il faut tenir compte des facteurs de risque liés à l’environnement social, à la psychologie, à la génétique, à la famille… On sait que les personnes qui ont un niveau socio-économique bas sont plus à risque”, précise Michaël Hogge.