Le procès du 13 novembre : le traumatisme indirect des enfants des victimes et rescapés

Ce lundi, l’une des questions soulevées par les avocats des parties civiles sera les conséquences des agressions sur les enfants. Des enfants de victimes ou de survivants qui vivent, malgré eux, avec ce traumatisme.

“Ils sont pourris comme une banane pourrie. Ils ont tué mon père.” Ces mots enfantins sont ceux d’Etienne*. Sa lettre a été lue le 19 mai devant la cour d’assises spéciale, qui a jugé les attentats du 13 novembre. Etienne n’a jamais rencontré son père, Antoine, l’une des 90 victimes du Bataclan.

Gary avait trois ans lorsque son père Mathieu a été tué par des terroristes qui sont entrés dans le théâtre. A 9 ans, il est “anxieux” quand sa mère sort le soir, comme il le disait en octobre dernier.

Les enfants de Bertrand, de jeunes adolescents, “voient toujours les issues de secours” lorsqu’ils arrivent dans un lieu public après que leur père a survécu aux attentats terroristes.

Maxime*, bientôt 6 ans, voit toujours un psychologue deux fois par semaine. Il n’a perdu aucun père dans la nuit du 13 novembre. Pourtant, ce garçon de 11 mois a développé en novembre 2015 un trouble de stress post-traumatique, comme l’a expliqué le 17 mai son père Guillaume, rescapé du Bataclan.

“Notre fils est une victime”, a déploré Guillaume lors de son témoignage. J’accepte les conséquences des attaques pour moi-même, mais les conséquences pour mon enfant, comme si c’était sa faute ou ma faute, je ne peux pas les accepter. “Accepter”.

Victimes indirectes

L’une des questions qui seront abordées ce lundi lors de la deuxième semaine des allégations des parties civiles sera les conséquences des attentats du 13 novembre sur les enfants. Les enfants des victimes, qui ont dû apprendre à vivre sans leurs parents morts sous les balles des terroristes, mais aussi les enfants des rescapés, dont beaucoup ont également développé des problèmes à la suite du drame qui a touché leur famille.

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“Nous avons rencontré cette situation dans presque toutes les familles”, a déclaré Helena Christidis, l’une des avocates qui défendra le dossier, à BFMTV.com.

La cour d’assises, spécialement constituée pour juger les attentats du 13 novembre en début de procès, a accepté la demande des avocats et des familles qui souhaitaient que les enfants des victimes puissent se constituer partie civile dans ce procès. Les enfants des défunts, les survivants et ceux qui étaient dans le ventre de leur mère au moment des attentats sont désormais considérés comme des victimes indirectes.

“Il y a ceux qui n’étaient pas présents mais qui ressentent l’angoisse de leurs proches, raconte Me Christidis. Ils vivent avec angoisse, ils font des cauchemars”.

“Une mère m’a dit qu’à la naissance de son fils, elle était anxieuse. Elle pleurait, par exemple, lorsqu’elle entendait certains bruits”, se souvient-elle.

Un phénomène multifactoriel

Les spécialistes sont conscients de ce phénomène de transmission des symptômes post-traumatiques dits « secondaires » en cas de transmission par les proches. “Certains enfants peuvent développer des symptômes dépressifs, anxieux, des difficultés émotionnelles, voire une personnalité limite ou un trouble de stress post-traumatique”, explique Bérengère Guillery, neuropsychologue et professeur à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes.

“Ces symptômes ne sont pas spécifiques au traumatisme, mais ils peuvent résulter d’un comportement parental particulier après le traumatisme”, explique-t-elle.

Ces changements dans les relations familiales peuvent conduire à une adaptation de l’enfant, “un coping”, poursuit la chercheuse. Le scientifique insiste : « Le phénomène de transmission des traumatismes est complexe et multifactoriel, sa compréhension nécessite le lien entre l’histoire des générations précédentes, notamment des parents, le profil psychologique des parents, et l’état psychologique de l’enfant. dans lequel certains symptômes liés au traumatisme parental peuvent s’exprimer.

Bérengère Guillery cite, parmi les facteurs à prendre en compte, “les facteurs psychologiques qui affectent le parent (a-t-il une dépression ? Des troubles anxieux ? Un stress post-traumatique ?) mais aussi le style de lien ou les liens affectifs”. style parental. ., le style de communication sur l’événement traumatique, allant du silence total qui contraste avec une communication implicite de l’expérience des parents, à un style de “dévoilement modulé” qui se caractériserait par une communication adaptée au niveau psycho- développement affectif de l’enfant, les besoins émotionnels et les capacités cognitives. Il existe également des facteurs physiologiques tels que “l’hormone du stress”, le cortisol”.

L’exemple de la Shoah

Cette transmission des symptômes post-traumatiques peut affecter les enfants de tout âge, même ceux qui étaient dans le ventre de leur mère lors de l’événement traumatique. Mais cette transmission n’est pas automatique et surtout n’implique pas nécessairement le développement de pathologies. Demandant « de ne pas stigmatiser les parents déjà éprouvés par le traumatisme qu’ils ont vécu », Bérengère Guillery rappelle que tous les enfants des victimes ne présentent pas des fragilités psychologiques du fait de ce traumatisme, et certains, en s’adaptant à la situation, ont même fait. développé une “résilience extrêmement positive”.

Pourtant, Me Christidis s’interroge sur l’avenir. “Tout l’enjeu, ce sont les conséquences, dit l’avocat de la partie civile. Ce traumatisme va-t-il se transmettre aux générations futures ?” On parle alors de “‘transmission intergénérationnelle’ lorsqu’il s’agit de la première génération de descendants et de ‘transmission transgénérationnelle’ sur plusieurs générations”, précise Bérengère Guillery. En 2015, dans une étude publiée dans la revue Biological Psychiatry, des chercheurs américains ont investigué la thèse de « l’héritage épigénétique » en établissant que le traumatisme vécu par les survivants de la Shoah laissait une empreinte biologique, une empreinte dans l’ADN de nouvelle génération et, en particulier, sur taux de cortisol.

“La transmission des traumatismes intègre également des marqueurs épigénétiques. L’épigénétique fait référence à un ensemble d’éléments potentiellement héréditaires de modifications de l’expression du génome ou ‘épigénome’ qui peuvent être induites par l’environnement”, conclut la neuropsychologue.

* Les noms ont été changés

Article original publié sur BFMTV.com

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