Pour la première fois depuis vingt ans, des diplomates français appellent à la grève

Catherine Colonna, diplomate de carrière, a été nommée ministre des Affaires étrangères. Il succède à Jean-Yves Le Drian le 21 mai 2022. CYRIL BITTON / DIVERGENCE POUR “LE MONDE”

“Fatigués”, “inquiets pour leur avenir” et “méconnus”, les personnels du Quai d’Orsay sont appelés jeudi 2 juin à la grève pour protester contre une série de réformes qui, selon eux, mettent en danger l’efficacité et le prestige de la diplomatie française. La réforme du haut fonctionnaire voulue par le président Emmanuel Macron, qui aura des conséquences sur la carrière diplomatique, a été l’élément déclencheur du mouvement, mais le mécontentement grandit, en effet, depuis plusieurs années maintenant.

“L’accumulation de réformes, la baisse continue des ressources, entraîne la fatigue et le désordre de la main-d’œuvre”, a déclaré le diplomate et syndicaliste CFTC Olivier Da Silva, notant que “la colère est à un niveau particulièrement élevé”.

Fait inédit, de nombreux diplomates de haut rang, ambassadeurs, directeurs régionaux, affichent depuis quelques jours leur soutien au mouvement sur Twitter, sous le hashtag #diplo2métier. Certains, comme les ambassadrices du Koweït, Claire Le Flécher, ou d’Oman, Véronique Aulagnon, annoncent qu’ils vont se mettre en grève ; d’autres, comme le directeur des affaires politiques du Quai d’Orsay, Philippe Errera, retweetent une tribune récemment publiée par un groupe de jeunes diplomates.

“Une seule grève est déjà un événement en soi”

Des concentration sont même prévues devant le ministère, à Paris et à Nantes, où se trouve le centre des archives diplomatiques. Les ambassadeurs et les agents consulaires ont le droit de faire grève, mais « bien sûr nous ne menacerons jamais la protection de nos compatriotes et nos intérêts. Nous appelons à l’arrêt des travaux dès qu’ils ne menacent pas la continuité de la défense de nos intérêts », affirme M. Da Silva. “Seule une grève est un événement en soi”, a-t-il déclaré, ajoutant qu’il s’agissait d’un “cri d’alarme”. “Notre ministère est endommagé, il doit être réparé. Les syndicats et le collectif réclament l’organisation de “rencontres diplomatiques”.

Préoccupante, la réforme de la fonction publique crée un nouveau corps d’administrateurs de l’État et prévoit que les hauts fonctionnaires ne seront plus affectés à une administration spécifique, mais seront au contraire invités à changer périodiquement tout au long de leur carrière.

Pour les diplomates, environ 700 directement concernés par la réforme, cela se traduit par une fusion, puis une “disparition” progressive en 2023 des deux corps historiques de la diplomatie française, les ministres plénipotentiaires (ambassadeurs) et les conseillers des Affaires extérieures. Soit, pour beaucoup d’entre eux, la “fin de la diplomatie professionnelle” en France, troisième réseau international derrière les Etats-Unis et la Chine.

“De moins en moins de ressources”

“Avec cette réforme, les Français seront représentés par des gens qui ne sont pas formés aux codes de la diplomatie, ou qui n’y sont pas préparés. Être consul n’est pas seulement un rôle honorifique comme je l’ai entendu dire. Il reconnaîtra le corps d’un compatriote à la morgue, annonçant un décès… Nous devons maintenir le professionnalisme de notre diplomatie”, a déclaré un ambassadeur sous couvert d’anonymat.

Un haut diplomate, également anonyme, s’est dit très préoccupé par “la fatigue du personnel et la pression constante combinée à la baisse des ressources”. “C’est sûr qu’il y a de l’or au Quai d’Orsay, mais la vérité c’est qu’il y a de moins en moins de médias”, a dit la source. Le ministère, qui vient de recevoir Catherine Colonna, diplomate de carrière dont la nomination a été interprétée comme un “message” aux salariés, affirme avoir “instauré un dialogue social de qualité” avec l’ensemble des syndicats.

“L’inquiétude est réelle, le personnel est fatigué”, reconnaît-on toutefois de source proche du dossier, soulignant que le mouvement social intervient dans un “contexte très difficile”: plus de deux ans de Covid, successions de crise, Des évacuations de Kaboul après la victoire des talibans en août 2021, en passant par la guerre d’Ukraine, les expulsions de diplomates par la Russie, la crise avec le Mali, etc. Environ 13 500 agents (titulaires, vacataires, vacataires locaux, etc.) sont employés par le ministère des Affaires étrangères. Affaires, selon les chiffres officiels.

Le monde avec l’AFP

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