Cannes 2022 : “Torture sur les îles”, le paradis fascinant perdu par Albert Serra

Pahoa Mahagafanau, Benoît Magimel et Matahi Pambrun, à Cannes, le 26 mai 2022. AUDOIN DESFORGES / PASCO POUR “LE MONDE”

SÉLECTION OFFICIELLE – EN COMPÉTITION

Un cliché à la peau dure serait que le cinéma ne sert qu’à raconter des histoires. Il peut aussi être là non pas pour leur dire, mais pour se retourner et laisser le spectateur sentir qu’il se passe quelque chose de poisson à l’écran. C’est dans cette zone grise entre fiction et son revers que se situe le dernier et extraordinaire long métrage du dandy catalan Albert Serra (La Mort de Louis XIV, Liberté), ce bandit, classe et culotté, promu pour la première fois en compétition . . Il faut dire que le film, plein de cent soixante-trois minutes, a de quoi faire un tapage sur sa combinaison d’ingrédients inattendus : ou la star Benoît Magimel, plongé au milieu du Pacifique, en français. La Polynésie, dans une sombre soupe de “thriller politique” qui pourrait bien n’avoir que le nom.

Dans l’alliance du naturel et du synthétique, c’est la déchéance du personnage lui-même qui est en jeu.

A Tahiti, un homme du nom de De Roller (Magimel en état de grâce) se promène en tailleur crème, chemises colorées et lunettes de soleil bleu curaçao, se serre la main, recueille les plaintes, exerce son entregent tranquille en droitier comme en gaucher. Il pourrait être un patron de la mafia ou un propriétaire de boîte de nuit, mais son rôle est aussi officiel que possible : celui de haut-commissaire de la République, représentant de l’État français dans la collectivité. Ici et là, entre établissements privés et salles publiques, il fait acte de présence, étant le pouls et interprétant, comme il peut, les médiateurs rassurants.

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Car, ces derniers temps, la rumeur d’une reprise imminente des essais nucléaires s’est aggravée (tout le monde se souvient encore de ceux de 1995). Le mécontentement se fait sentir et les séparatistes organisent de fortes manifestations. De Roller, inquiet, constate en effet qu’il y a des mouvements obscurs autour de l’île : un sous-marin non identifié ancré dans les eaux territoriales, un mystérieux Américain au visage décharné rôdant, une plus grande présence de la Marine française. Le Haut Commissaire cherche des informations, mais rien n’a de sens.

Une palette de couleurs proche de Gauguin

Du polar, le fil convoque le côté paranoïaque à la manière des années 70 (Because of a Murder, d’Alan J. Pakula, ou Chinatown, de Roman Polanski), d’où reviennent quelques signes ostensibles, comme cette vision “de la hélicoptère”. » Sur un tas de conteneurs, suggérant d’emblée la raison du trafic sombre. Mais la mécanique du genre intéresse Serra, habituée à jouer avec des figures déjà constituées (Dracula et Don Juan dans Histoire de ma mort), moins que la paranoïa dans la mesure où elle est à la fois une machine mentale et cinématographique, une projection.

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