JOUR 8 – Présentation du cinéaste sulfureux Les crimes du futur. Edouard Baer joue les maîtres de ballet tandis que l’ancien président fait suer ses gardes du corps.
Une sensation s’étend jusqu’à la Croisette. C’est la chair de poule. Que penser des Crimes du futur de Cronenberg, ovationné pendant six minutes lors de sa première au Grand Théâtre Lumière ? Un admirateur du réalisateur d’Une histoire de la violence jure qu’il est un concentré de toute son œuvre. C’est-à-dire. Dans la salle de conférence, les journalistes sont étonnamment transformés en groupies. Image amusante que ses camarades de classe ont collée sur la table pour prendre des photos de célébrités. Ceux-ci sont arrivés avec un quart d’heure de retard. Est-ce la faute de Viggo Mortensen, Léa Seydoux ou Kristen Stewart ?
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Cronenberg conduit les journalistes sur l’ancienne voie de l’exercice médiatique. “Quand j’écris un nouveau film, je ne pense pas à mes anciens films. Mais je sais qu’il y aura forcément des liens car ils viennent du même système nerveux. Et filmer des crimes, j’aimerais quand même en commettre quelques-uns…”, lance le cinéaste de 79 ans, qui a beaucoup influencé le lauréat de la dernière palme d’or jusqu’ici. Et qui est resté puis a mis ses calculs rénaux en vente sous le nom de NFT.
Dans ce crime, on imagine une dystopie, si l’on ose dire intestinale, dans laquelle une artiste joue avec ses organes pour créer un spectacle d’avant-garde. Attractif. Le film aborde “la question de savoir à qui appartient son propre corps”, résume-t-il. Avant d’ajouter, évoquant la possible annulation aux Etats-Unis de l’arrêt Roe v. Wade autorisant les femmes à avorter : “C’est une constante dans l’histoire que certains gouvernements cherchent à contrôler la population.”
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Phare de la vanité
Edouard Baer, qui ne présente aucun film mais veut faire souffler un vent fantastique sur la Croisette, a donné rendez-vous au 12.07, pour un mot lâché sur Instagram, dans les jardins d’un hôtel pour le fêter en journée. Très vite, le public est venu nombreux et accueilli par une poignée de main de l’acteur, dansant au rythme d’une fanfare municipale heureuse d’avoir à jouer Elton John et le groupe Europe. Cette cagnotte, organisée avec François Damiens, a été donnée en l’honneur de l’amitié franco-belge. Une blague? Même l’ancien Premier ministre Elio Di Rupo l’a honoré de sa présence.
La ménagère de Romy Schneider
« En plus du festival, l’envie d’ajouter quelque chose. Ça me rappelle ma jeunesse dans les années 70 et 80 », sourit Édouard Baer, en référence à la liberté qui régnait il y a quelques décennies sur la Croisette. Martine, qui fréquente les lieux depuis trente ans, a le même sentiment : “A l’époque, les fêtes gardaient les portes ouvertes, on s’y faufilait et on s’amusait…” Aujourd’hui, la terrasse très prisée d’Albane semble solide. Knox. Lors de l’événement, les jeunes fashionistas de France Inter, drôles de spectateurs ou personnages non identifiables s’agitent. Habillée en femme, l’ancienne ménagère de Romy Schneider boit du champagne.
Tito El Frances découpe habilement des tranches d’un savoureux jambon de porc noir de Bigorre. On connaît ce guitariste tatoué pour ses apparitions sur Radio Nova ou France Inter à la suite de Baer. “J’ai rencontré Edouard quand j’avais fait sécher ma guitare au milieu des jambons”, raconte le garçon du bassin d’Arcachon. Il se déplace autour de la patte du cochon, un long couteau dans une main et un verre de vin rouge dans l’autre. Olas et une Marseillaise électrisent les convives alanguis d’alcool et de soleil. Une jeune fille s’est fait dessiner une palme d’or de Cannes sur ses cheveux blonds coupés court. Un autre l’a tatoué sur le bras.
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Le festival ressemble à un phare de vanités : au bord de la mer, un coureur passe torse nu, se prend en photo avec une statue en forme de palme dorée. Non loin de là, Nicolas Sarkozy en baskets oblige ses gardes du corps à courir au soleil. Une paire de mocassins en crocodile dépasse d’un transat. Un immense bouquet de roses rouges se promène dans la ville : c’est pour rejoindre la suite d’une actrice célèbre, nous dit-on. Le commissaire-priseur regrette que Libération ne soit plus un succès. “J’en vends 70 par jour, contre 300 journaux il y a quatre ans…”, explique l’homme, jardinier le reste de l’année. Ryan ne peut cacher sa joie. Cet étudiant de première année vient à Cannes pour la première fois, il s’est vite acheté un smoking et ne quitte plus les couloirs de la ville. « Je rêve de regarder tous les films. Dire que mon école pense que je pratique pendant qu’on parle…”
A côté, devant le Palais des Festivals, un groupe tient une pancarte “Free Çiğdem Mater”. Ce documentariste et journaliste vient d’être condamné à 18 ans de prison. Une décision qualifiée de “dévastatrice” pour les droits de l’homme par Amnesty International. Il est accusé d’avoir soutenu le philanthrope Osman Kavala, condamné à la prison à vie pour “avoir tenté de renverser le gouvernement”, ainsi que d’avoir protesté contre la construction d’un centre commercial dans un parc d’Istanbul. Elle a été accusée d’avoir tourné un documentaire sur le sujet. “Allégations ridicules”, balaye Nadir Öperli, coproducteur de Çiğdem Mater de Burning Days, présenté dans Un certain regard. “Nous sommes de tout cœur avec elle”, déclare le réalisateur Emin Alper.
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