Pour leur trente-cinquième concert à Paris, le groupe sexagénaire, désormais composé de trois septuagénaires, a mis le feu à l’hippodrome de Longchamp. Nous y étions.
Les Pierres Longchamp doivent être gagnées. En 1995, le groupe avait offert un concert d’anthologie à l’Hippodrome face à un orage intense et des pluies torrentielles. Hier soir, 55 000 personnes ont fait leur chemin de croix pour rejoindre le lieu, gâté par une douce ambiance. Marchandises et stands de nourriture prennent le relais (T-shirts à 40 euros / bière à 8,50 euros) quand Ayron Jones attaque son premier set, qui rappelle parfois le meilleur de Lenny Kravitz. Bien que personne ne puisse se déplacer dans la fosse – le concert est vraiment plein – trois camionnettes noires roulent lentement vers la scène.
Les Rolling Stones, samedi soir à Paris, à l’hippodrome de Longchamp. ©Pierre Hennequin
Il est 21h30 et 15 minutes de retard, le film hommage à Charlie Watts donne le coup d’envoi de la fête. Trois minutes plus tard, voici l’annonce tant attendue “Mesdames et Messieurs, The Rolling Stones”. Et voici Keith Richards qui donne le premier coup de poing avec les accords de “Street Fighting Man”. Puis, courant du fond de la scène, Mick Jagger arrive à sauter sur l’énorme marche qui divise la foule lui faisant aussitôt oublier ses 78 ans (79 en deux jours). Concentré, Ron Wood prend le premier solo de la soirée tandis que Darryl Jones secoue les fondations sur sa basse. Derrière les fûts, Steve Jordan – le remplaçant choisi de Charlies Watts – a clairement son jeu, plus rock que Watts, apportant une autre dynamique au groupe. Et dès le premier instant, on ne peut qu’apprécier la qualité sonore. Les deux guitares se comprennent très clairement, Jagger est en tête vocalement dès la première note – on est clairement un niveau au-dessus de la pulpe sonore des concerts de 2017 à la U Arena. « Bonne nuit Paris, quoi de neuf ? » demande un Jagger grimaçant avant d’enchaîner avec le redoutable ’19th Nervous Breakdown’ inédit à Paris depuis 1967 !
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Mick Jagger sur scène samedi soir à Paris. ©Pierre Hennequin
Car oui, les Stones jouent depuis soixante ans depuis le 12 juillet et cette tournée vise à célébrer cet anniversaire. “Et bien sûr nous dédions ce concert à Charlie qui nous manque tant”, ajoute Mick avant “Tumbling Dice”. Malgré son apparence fatiguée, Ron Wood s’applique clairement à faire tourner la machine, assurant des solos précis et limpides, tandis que Keith Richards berce les riffs. Avec leurs vieux visages de pirates, on les croirait désabusés, venus juste prendre le relais et assurer le minimum syndical. Mais non, assurent les guitaristes avec la fraîcheur liée à leur âge avancé, l’absence évidente de pression et l’envie de se battre. Sauf qu’il suit “Like a Rolling Stone”.
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Et on se demande pourquoi les Stones s’obstinent à reprendre l’hymne de Bob Dylan. Évidemment, on aurait préféré autre chose de plus ancien que cette reprise sans intérêt mettant en scène Mick à l’harmonica. Heureusement, voici “Out of time”, “un titre auquel on n’a jamais joué depuis sa sortie en 1966”, annonce Jagger. La ballade fait très bien le travail, laissant un merveilleux air de nostalgie dans l’hippodrome. Pour le refrain, Jagger se laisse accompagner par les deux chanteurs, on dirait presque une version de Leonard Cohen. Et Paris de reprendre la mélodie à tue-tête pour le plus grand plaisir du patron. “J’adore quand tu chantes si bien Paris.” Alors que la nuit tombe, Keith en profite pour se débarrasser de ses lunettes noires et lancer “Wild Horses”. La ballade de “Sticky Fingers” donne une pause à Jagger. L’épopée “You can’t always get what you want” et le tout récent “Living in a Ghost City” (l’unique chanson de la soirée après 1981) plongent Paris dans une étrange léthargie.
Heureusement, à 22h23, lorsque Keith commence “Honky Tonk Women”, le concert se remet immédiatement sur les rails. Alors qu’il en profite pour tricher joyeusement, Richards voit la foule rugir et Mick se déverse encore plus fort. « Savez-vous comment je suis arrivé ici ? demande le chanteur à la fin. “Je suis venu à vélo avec Anne Hidalgo”, a-t-il dit, ajoutant “c’est une blague” alors que le maire de Paris est hué à profusion. Présentant les musiciens, Jagger oublie Chuck Levell et passe le micro à “mon Keith absolu”, recevant une ovation debout comme d’habitude. “Paris, Paris, je ne pensais pas te revoir un jour”, a déclaré Richards avec enthousiasme. Avant de savourer une magnifique version de “You got the silver”. On sera un peu moins enthousiasmé par le “Happy” mal chanté de Richards, tout juste sauvé par Ron Wood installé sur pedal steel (certains pensaient qu’il était un marcheur…).
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Les Rolling Stones se sont produits samedi à Paris. ©Pierre Hennequin
Si “Miss you” permet à Paris de chanter, c’est surtout une chance pour Darryl Jones de faire son numéro. Caché pendant 27 ans à droite de la scène, le remplaçant de Bill Wyman est devenu le métronome d’une formation qui ne joue pas toujours juste ni toujours bien. Heureusement, ce ne sera pas le cas dans ce qui suit. Car avec “Midnight Rambler” les Stones vont nous gifler. Bouleversant, étiré comme il se doit, le thème est sublimé par le duo Richards/Wood. Il n’est pas nécessaire d’aimer la guitare pour être impressionné par la cohésion du groupe à ce moment précis. Entre rock et blues, les Stones n’en finiront jamais de choisir et les voilà qui décollent de l’hippodrome avec tout leur savoir-faire et leur expérience. Jagger se glisse, félin, dans les interstices laissés par ses amis, danse sur l’avant-scène, harangue la foule. En dix minutes, les Stones ont plié l’affaire, prouvant au passage qu’ils étaient encore capables de ce genre d’envolée magique.
Les Rolling Stones étaient à Paris samedi soir pour un concert. ©Pierre Hennequin
Dès que Longchamp reprend son souffle, voici “Paint it Black”. Et si “Start Me Up” qui suit souffre d’être trop joué, il permet à Keith de jouer l’intro avec une joie plaisante et communicative. Bientôt deux heures de spectacle et aucun ralentissement en vue. Alors voici “Gimme Shelter”: Il était à l’affiche du concert de Lyon mardi soir, mais Jagger, craignant que sa voix ne s’éteigne, l’avait mis au rebut à la dernière minute. Et on comprend facilement pourquoi. Car si “Midnight Rambler” était l’apogée du duo de guitares, “Gimme Shelter” est un grand moment jaggerien. La rumeur annonçait Lady Gaga comme invitée, finalement c’est la chanteuse Sasha Allen qui vient en duo avec le patron. Six minutes intenses, sexy et sensuelles, pendant lesquelles Jagger chante les yeux fermés. Il est temps de changer de guitare, et voilà Keith qui attaque un “Jumpin’ Jack Flash” dantesque.
Pour rappel, “Sympathy for the Devil” permet au public de communiquer à nouveau. Avant que la grand-messe ne se termine par une “Satisfaction” de rigueur. Bilan de l’après-midi ? Une fois oubliés les prix exorbitants, le lieu si inadapté à ce genre d’événement rock, les Rolling Stones ne se sont pas reposés sur leurs lauriers. L’énergie et la présence de Mick Jagger, les talents conjugués de Keith Richards et de Ron Wood ont permis une démonstration de force qu’on n’attendait plus. De quoi seront-ils capables la prochaine fois ? C’est là que réside tout son mystère…
Mick Jagger sur scène avec Keith Richards samedi à Paris. ©Pierre Hennequin
Setlist du 23 juillet Paris, Hippodrome de Longchamp
1/ Combattant de rue 2/ 19a Crise nerveuse 3/ Dé culbutant 4/ Comme un Rolling Stone 5/ Hors du temps 6/ Chevaux sauvages 7/ Vous ne pouvez pas toujours obtenir ce que vous voulez 8/ Vivre dans une ville fantôme 9/ Honky tonk Mesdames 10/ T’as l’argent 11/ Heureux 12/ tu me manques 13/ Rambler de minuit 14/ Peignez-le en noir 15/ Lancez-moi16/ Donnez-moi un abri 17/ Jumpin’ Jack Flash 18/ Sympathie pour le diable 19/ Satisfaction