Incendies en Gironde : des “commandos” pour combattre le feu par le feu

“Ils nous prennent pour des cow-boys”

Dans l’incendie, les “brûleurs”, reconnaissables à leurs combinaisons jaunes, se déplacent en mode commando. Très mobiles, ils sont constamment à la recherche d’endroits où s’éclairer. “Ils nous prennent encore parfois pour des cow-boys”, déplore le commandant Alain Dichic, pompier de Lozère et responsable des “brûleurs” de l’incendie de Landiras.

En 7 jours, les brûleurs ont enflammé près de 20 kilomètres de lignes de contre-feu

Laurent Theillet / SUD-OUEST

Cependant, si les “brûleurs” ont une grande autonomie d’identification, l’allumage, souvent effectué la nuit ou tôt le matin, s’inscrit dans une chaîne hiérarchique très stricte. « Nous travaillons en binôme. Les relayeurs sont encadrés par un “officier tir tactique” spécialement formé (il y en avait 12 à Landiras, venus de toute la France) et aucun brûlage n’est déclenché sans l’accord exprès du commandement des opérations”, explique Alain Dichic.

La manœuvre, autrefois bien connue des bergers de montagne, consiste à allumer un feu à l’approche du feu principal (elle peut aussi être pratiquée bien avant l’arrivée des flammes, à titre préventif, on parle de brûlage contrôlé). Lorsqu’ils sont suffisamment grands, les murs de flammes qui génèrent des vents contraires dans la direction de leur progression absorberont les tirs tactiques. Non seulement cela brûlera la zone devant lui, ne laissant rien aux flammes pour se nourrir, mais cela consommera également l’oxygène créant un phénomène d’implosion lorsque les deux feux se rencontreront. Au mieux, le mur de flammes s’arrête ou ralentit considérablement.

La technique du brûlage tactique, utilisée pour la première fois (hors sites militaires) en Gironde depuis 1949, s’est révélée très efficace dans les #Landiras Explications d’un “brûleur”. pic.twitter.com/JFdGk67PEy

— Yann Saint-Sernin (@yannsaintsernin) 21 juillet 2022

Le défi, évidemment, est de s’assurer que le tir tactique va dans la bonne direction et n’attire pas les pompiers. “La direction du vent et la lecture de la végétation, acquises par l’expérience, sont déterminantes. Nous partons toujours d’une ligne de soutien, d’une piste ou d’une route, pour nous assurer que le feu ne va pas vers l’arrière et nous plaçons des moyens importants dans cette ligne de soutien”, précise Alain Dichic. “Le temps presse. S’il arrive trop tard, le feu principal passera au feu tactique et cela peut devenir très compliqué », explique l’adjudant Brice Labarbe, pompier de Langon qui a rejoint il y a huit ans l’unité de tir tactique du Sud-Ouest.

Un brûleur portant sa torche

Laurent Theillet / SUD-OUEST

“Il fallait s’allumer en courant”

En Gironde, les pompiers ont enflammé l’équivalent d’une ligne de feu tactique de 20 kilomètres en sept jours, selon Marc Vermeulen. A Louchats, avec des torches remplies d’essence, les pompiers ont mis le feu à une ligne de 3 kilomètres. A Hostens, une ferme ne doit son salut qu’à une ligne de feu tactique qui a réussi à stopper les flammes. “Le feu arrivait parfois si vite qu’il fallait l’allumer en courant”, se souvient Alain Dichic.

Cette pratique a longtemps été l’un des seuls moyens d’éteindre les incendies. “Au début du XXe siècle, la lutte contre les incendies consistait en des contre-feux et des maires montant avec des volontaires armés de pelles”, explique Éric Rigolot, chercheur INRAE ​​et spécialiste des feux de forêt. Puis, en 1949, un incendie géant ravage 50 000 hectares dans le sud-ouest de Saucats. 82 personnes sont mortes. “Les rapports de police que j’ai lus font état d’incidents qui se sont retournés contre les pompiers”, explique Jean-Marc Pelletant, maire de Landiras. A tort ou à raison, la responsabilité d’accidents mal maîtrisés s’est peu à peu imposée dans l’histoire de ce drame. “A l’époque aucune police ne disposait de moyens d’enquête suffisants pour déterminer ce qui a causé ce drame. Nous n’avons pas d’analyse précise de ce qui s’est passé aujourd’hui”, tempère Eric Rigolot.

  • Immédiatement après l’allumage

    Laurent Theillet / SUD-OUEST

  • Les brûleurs utilisent une torche pleine de combustible

    Laurent Theillet / SUD-OUEST

  • Cette technique n’avait jamais été déployée en Gironde depuis 1949

    Laurent Theillet / SUD-OUEST

Mais l’incendie de 1949 scelle l’interdiction des contre-feux et, sous l’impulsion de la Sécurité Civile, le développement des techniques de lutte contre les incendies. “Les pompiers sont devenus plus des pompiers – de bombes – que des pompiers – de sape -“, remarque Eric Rigolot. En 2004, la loi a de nouveau autorisé la « crémation tactique » dans des conditions très strictes. Dans le sud-est ou dans les Cévennes, les pompiers l’utilisent régulièrement. Mais dans le sud-ouest, si un service d’incendie spécialisé a été créé, la méthode est restée taboue. “Nous ne l’avions utilisé que dans des camps militaires”, raconte le colonel Jean-Luc Gardère, qui supervise les brûlis en Gironde et a considérablement renforcé la formation de 150 sapeurs-pompiers en France (la formation est principalement donnée à Bazas, en Gironde).

Le poids de l’incendie de 1949

“C’est difficile à expliquer aux pompiers. Leur nature est d’éteindre les incendies, pas de les allumer. Nous avons besoin de pédagogie pour expliquer quel est notre rôle”, souligne Brice Labarbe. « Il y avait un problème culturel dans le sud-ouest. Probablement à cause de ce qui s’est passé en 1949″, ajoute Eric Rigolot. “Aujourd’hui pourtant, quand les adultes voient ce qu’on arrive à faire avec les torches, ils nous sourient et nous remercient”, assure Brice Labarbe. Cette pratique “ne faisait pas partie de la culture du Sdis de Gironde”, confirme Marc Vermeulen. “Il y avait une certaine réserve quand il s’agissait d’incendier volontairement des parcelles, car contrairement au sud-est, nous sommes dans une forêt exploitée qui est un moyen de subsistance pour ses propriétaires”, ajoute le chef des pompiers.

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *