International énergétique : la grande revanche du gaz algérien

Anthony Blinken, Sergueï Lavrov, Mario Draghi, Emmanuel Macron… la liste des dirigeants politiques des grandes puissances mondiales venus à Alger ces derniers mois devrait faire rougir de fierté le gouvernement algérien, qui cherchait encore une légitimité internationale. après la fin chaotique de l’ère Bouteflika. Ce week-end, le président de la République s’apprête à terminer une visite de trois jours dans l’ancienne colonie française.

Officiellement, le voyage est d’abord fait pour régler les affaires commémoratives et diplomatiques. Avant le décollage de l’avion d’Emmanuel Macron, l’Élysée a même assuré qu’aucun contrat gazier n’était à l’ordre du jour de la délégation française. Dans la délégation du président, cependant, la PDG d’Engie, Catherine MacGregor.

“Le gaz est évidemment un sujet de visite”

“Malgré ce que dit Emmanuel Macron, le gaz est clairement un enjeu lors de la visite. Des renégociations des contrats d’approvisionnement en gaz en France sont en cours avec Engie”, décrypte Alexandre Kateb, économiste, fondateur du site de rapport Multipolarité, spécialiste des économies émergentes. Les Français ne doivent cependant pas s’attendre à trouver dans les sables algériens des trésors cachés de gaz immédiatement disponibles, en grande quantité.

« D’un point de vue technique, les autres pays sont arrivés plus tôt, donc la plupart de ce qui pouvait être vendu est déjà acheté, bien qu’il y ait probablement une petite marge. Le gaz encore négociable aujourd’hui est le GNL (gaz naturel liquéfié, exporté par bateau en plus petits volumes que par gazoduc). L’Algérie arrive au bout de sa capacité de production”, prévient Anna Creti, professeur d’économie à Dauphine et directrice de la chaire d’économie du climat.

En effet, lors des deux visites de Mario Draghi à Alger, le Premier ministre transalpin a conclu des accords avec l’Algérie. Elle est aujourd’hui le principal fournisseur de gaz de l’Italie, remplaçant la Russie. Le géant pétrolier et gazier ENI a obtenu un bail de 25 ans sur un nouveau champ aux côtés de la société nationale algérienne d’hydrocarbures Sonatrach à Berkine, dans l’est du pays. Les Italiens et les Algériens disposent du gazoduc Transmed qui permet d’acheminer le gaz du désert algérien vers la partie italienne en passant par la Tunisie et la Sicile. A court terme, la France risque de se contenter de gouttes de gaz supplémentaires.

“Le problème, c’est que l’Algérie exploite des gisements vieillissants. Cela crée un goulot d’étranglement au niveau de la production, mais au niveau de la distribution il n’y a pas de problème. Les pipelines sont sous-utilisés. L’Algérie a connu une relative stagnation ces dernières années, principalement parce que la Russie lui avait pris des parts de marché sur le marché du gaz en Europe. Dans le même temps, la demande nationale augmente en raison de l’augmentation des besoins de certaines industries comme la métallurgie, la sidérurgie, mais aussi la croissance démographique de 1% par an”, ajoute le spécialiste algérien Alexandre Kateb sur l’industrie du gaz.

Dans ce secteur, les contrats sont souvent clôturés et garantis plusieurs mois voire plusieurs années à l’avance, car les coûts d’extraction sont élevés. Le gouvernement français est bien conscient du fonctionnement de ce marché du gaz et a l’avenir pour garantir l’approvisionnement en gaz grâce à des relations économiques fiables avec ses homologues algériens. En juillet, Engie et Sonatrach avaient déjà élargi un partenariat gazier existant, ce qui a entraîné une augmentation des volumes, notamment de GNL, mais aussi des prix ajustés aux prix actuels.

“Le gaz algérien revient en grâce”

En effet, l’économiste algérien Alexandre Kateb accepte de parler du « retour en faveur du gaz algérien » illustré par les demandes des grandes entreprises européennes, orphelines du gaz russe, soutenues par leurs dirigeants politiques en quête d’une alternative en Russie. “Le gaz algérien a toujours été demandé historiquement, mais pas avec l’urgence provoquée par la guerre en Ukraine”, reconnaît-il. Fait important, ce sont désormais les dirigeants politiques qui négocient directement les contrats d’hydrocarbures à long terme à la manière de ce qui a été fait après la Seconde Guerre mondiale, et pas seulement les hommes d’affaires.

La stabilisation de la situation politique permet aussi aux Occidentaux de discuter sereinement avec l’exécutif algérien présidé par Abdelmadjid Tebboune, une figure moins interrogée dans la rue qu’Abdelaziz Bouteflika lors de la contestation populaire dans le Hirak.

Le boom récent des contrats gaziers et pétroliers n’est pas seulement dû à la guerre en Ukraine. En décembre 2019, l’Algérie a mis en place une nouvelle loi sur les hydrocarbures dont les décrets d’application sont entrés en vigueur en 2021. Ce cadre juridique “offre aux majors beaucoup plus de flexibilité du financement à l’exploitation et à la distribution”. La loi est déjà en place. Ce cadre plus attractif justifie l’intérêt grandissant pour le gaz algérien », analyse Alexandre Kateb.

L’Algérie se renforce à l’international

Du point de vue de la géopolitique gazière, l’Algérie sort renforcée. Le pays reste un acteur clé du commerce des hydrocarbures fossiles. Premier exportateur africain de gaz naturel et septième mondial, il dispose d’un potentiel colossal pour l’exploitation du gaz de schiste qui, s’il était exploité, placerait l’Algérie selon les estimations dans le top 5 voire le top 3. grands producteurs de schiste.

A moyen et long terme, l’appétit des Européens pour le gaz algérien représente à Alger la certitude d’achats constants pendant plusieurs années. Unie à l’Algérie par quatre branches de gazoducs, comme Transmed par l’Italie et Medgaz par l’Espagne, l’Europe reste le débouché naturel du gaz algérien. Il est vrai que l’Asie monte en puissance et représente un marché d’avenir, mais l’exportation de GNL reste bien plus chère, et donc moins rentable, que celle des gazoducs.

La malédiction du syndrome hollandais

A la faveur de la crise énergétique, le gaz algérien apparaît plus que jamais comme une bénédiction qui remplit les caisses de l’Etat et rapporte des devises étrangères. Mais l’abondance de matières premières devient parfois une malédiction. “Les pays émergents qui lient leur destin aux ressources naturelles doivent toujours veiller à ne pas se limiter exclusivement à ces revenus, qui peuvent soudainement disparaître lorsque les ressources sont épuisées. Il y a un risque de syndrome hollandais”, prévient la professeure Anna Creti de l’université Paris-Dauphine.

Le syndrome hollandais décrit une économie qui repose principalement sur l’exportation de matières premières et qui finit par dépendre de cette manne. Bref, les pays touchés par ce syndrome tardent à s’industrialiser et à se diversifier. En bons termes.

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