Le 16 mai, une femme défile devant le Reichstag à Berlin. Sur son masque, “N’essayez pas Bill Gates.” Dans le complot, le patron est accusé de tirer les ficelles de chaque nouvelle pandémie, du Covid-19. C’est encore le cas de la variole. MICHAEL SOHN / AP
Vous avez aimé Event 201, la simulation de pandémie qui, selon les réseaux complotistes, aurait servi de test avant le Covid-19 ? Vous allez adorer le tableau NTI 2021, un scénario d’épidémie de monkeypox, présenté tour à tour comme la preuve que l’épidémie actuelle a été conçue en toute connaissance de cause.
- D’où vient la rumeur ?
Il commence à circuler très discrètement vers la mi-mai, avant de connaître une exposition massive et soudaine de la part de Kim Schmitz, explique Kim Dotcom. Le 20 mai, le fondateur du site de partage de fichiers Megaupload partageait avec ses 800 000 followers sur Twitter un fragment de reportage accompagné d’un message allusif : « Le scénario monkeypox remonte à 2021 Coïncidence ? Les prochains 500 milliards de dollars de Big Pharma ? »
Immédiatement, ce reportage jusque-là réservé à un parterre d’experts de la lutte contre les maladies infectieuses a connu une diffusion immédiate dans les zones complotistes. En France, il a été réprimandé dans les jours suivants par des sites comme Nexus ou la Résistance mondiale, avec des articles allant du soupçon insistant à des accusations franches et ouvertes de complot, comme le titre de 1scandal.com, « Un document de 2021 prouve que Bill Gates avait conçu l’attaque du monkeypox pour le 15 mai 2022. “
- Sur quoi est-il basé ?
Cette nouvelle rumeur se répand à travers un mélange de documents authentiques, de lectures sélectives, de biais cognitifs et de visions du monde intentionnelles.
Première remarque : la capture d’écran partagée provient d’un document authentique. Il émane de la NTI (pour Nuclear Threat Initiative), une organisation à but non lucratif fondée en 2001 par l’ancien sénateur américain Sam Nunn et le philanthrope Ted Turner, qui étudie des scénarios militaires mais aussi sanitaires qui menacent la planète.
En mars 2021, le NTI, en collaboration avec la Conférence de Munich sur la sécurité, a organisé son quatrième exercice de simulation de pandémie. Et effectivement, la coïncidence est remarquable, puisqu’elle est liée au déclenchement d’une épidémie de variole chez le singe en mai 2022. Aux yeux d’un esprit complotiste, c’est la preuve que le -c’était orchestré et planifié.
Un calendrier pour une épidémie imaginaire de monkeypox, fixé pour un exercice de table de l’Initiative sur la menace nucléaire, a semé la confusion, certains refusant de voir une simple coïncidence. INITIATIVE / CAPTURE D’ÉCRAN MENACE NUCLÉAIRE
- Les limites du hasard
La correspondance n’est cependant pas totale entre la simulation et la réalité. Le NTI a imaginé une épidémie qui commencerait le 15 mai, alors que le pays au centre de l’épidémie est “en période de fêtes nationales, avec de nombreux déplacements à l’intérieur et à l’étranger”. S’il est tentant d’y reconnaître la Chine, le scénario est basé sur un pays imaginaire, la nation de Brinia.
La situation en réalité était différente. L’OMS a détecté les premiers symptômes de l’épidémie le 29 avril. Un cas de contamination à la variole a été détecté ce jour-là au Royaume-Uni chez un ressortissant britannique revenant du Nigéria, le premier cas hors d’Afrique, où la maladie est endémique, c’est-à-dire qu’elle circule sans interruption depuis plusieurs décennies.
L’exercice NTI se déroule dans les pays imaginaires de Brinia et Arnica, un des nombreux détails qui témoignent de son caractère purement fictif. NTI / Capture d’écran
Enfin, dans l’exercice de simulation, la souche de variole impliquée provient d’expériences en laboratoire, ce qui l’aurait rendue plus mortelle. En fait, jusqu’à présent, rien n’indique que ce soit le cas. “Nous n’avons aucune raison de croire que l’épidémie actuelle implique un agent pathogène conçu, et nous n’avons vu aucune preuve concluante pour étayer cette hypothèse”, a écrit NTI le 24 mai dans une publication visant à répondre aux questions sur son exercice prophétique “de 2021. Nous ne croyons pas non plus qu’il ait le potentiel de se propager aussi rapidement que la tension fictive sur notre scène, ou de provoquer un taux de mortalité aussi élevé. »
L’organisation réitère qu’à son avis, le déclenchement d’une épidémie de variole en mai 2022, telle qu’on l’imagine, est « une pure coïncidence ».
- Pourquoi la connexion Bill Gates est surinterprétée
Le milliardaire Bill Gates se porte bien, grâce à sa Fondation Bill et Melinda Gates [également contributrice financièrement parlant du Monde Afrique], au financement de la NTI, mais de façon marginale. Entre 2004 et 2020, la plus grande organisation de parrainage au monde a accordé trois subventions à l’organisation, pour un total de 3,5 millions de dollars (3,27 millions d’euros).
Recherche : Article d’un abonné au coronavirus : Comment le milliardaire américain Bill Gates cristallise la haine envers les conspirateurs
Pour remettre ces chiffres dans leur contexte, la Fondation Gates a distribué au total près de six milliards de dollars (5 610 millions d’euros) au total en 2020 ; et, cette même année, le mécénat des fondations représentait un quart du budget de NTI. Ces liens financiers sont donc minoritaires et ne permettent pas l’hypothèse d’une prétendue sujétion.
L’influence politique des mécènes doit, de manière générale, être relativisée. Comme le soulignait en 2009 l’économiste Guy Carron de la Carrière, spécialiste de la diplomatie économique, s’il est vrai que « les acteurs privés sont devenus indispensables, leur rôle et leur influence ne doivent pas être surestimés. (…) Ce sont, en effet, les politiques définies par les administrations traditionnelles qui maintiennent le monopole des grandes décisions et de leur mise en œuvre. »
- Plusieurs scénarios NTI ne se sont pas produits
Il faut aussi rappeler qu’il s’agit du quatrième exercice lancé par la Nuclear Threat Initiative et que les précédents n’avaient pas donné lieu à des raisonnements complotistes, car ils n’avaient pas résonné dans la réalité.
En 2020, l’exercice mettait en scène un virus de la grippe H2N2 manipulé dans le laboratoire du pays fictif d’Aplea, qui se serait propagé au pays voisin de Vezu. En 2019, le bacille de la peste a frappé Vestia, un pays européen imaginaire et instable.
En 2020, la Nuclear Threat Initiative a travaillé sur une épidémie imaginaire de grippe A dans les pays fictifs de Vezu et Aplea.
Toute cette théorie du complot repose sur un jeu de mains mental, qui consiste à inverser la chaîne de causalité. Dans la logique complotiste, la ressemblance entre un exercice de simulation et la réalité montrerait que le premier était une préparation au second.
C’est pourtant l’inverse : lorsque NTI a mis en place son scénario, la variole du singe existait déjà. Cette maladie endémique à l’Afrique sub-saharienne a été découverte dans les années 1970, et c’est pour cette raison qu’il s’agit d’un matériau qui peut être utilisé pour simuler une pandémie. “Les risques encourus sont bien documentés depuis des années par de multiples autorités de santé publique, les informations contenues dans notre scénario fictif ne sont pas nouvelles”, rappelle l’organisme.
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