D’habitude, la manœuvre n’en est pas moins détestable. A chaque déception en politique intérieure, Boris Johnson sort son arme ultime, le conflit avec l’Union européenne (UE), visant à mobiliser ses partisans et à détourner l’opinion britannique de ses propres turpitudes. En témoigne la présentation lundi 13 juin au Parlement de Westminster d’un projet de loi qui supprime des pans entiers du “protocole d’Irlande du Nord”, volet sensible de l’accord de Brexit de 2019 avec l’UE.
Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Révision du statut de l’Irlande du Nord : Londres risque une crise profonde avec Bruxelles
Alors qu’il a lui-même signé ce traité international, le Premier ministre britannique l’a unilatéralement remis en cause à des moments cruciaux. Le “protocole” vise à concilier deux objectifs : maintenir l’Irlande sans frontières pour assurer la paix sur l’île, et empêcher l’Irlande du Nord de devenir un point d’entrée frauduleux dans le marché unique européen. Pour ce faire, l’Irlande du Nord a reçu un statut mixte : la province est restée à la fois dans la zone douanière britannique et dans le marché unique de l’UE.
Cet accord implique des contrôles douaniers et sanitaires entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord. Une restriction rejetée par le DUP, allié de Boris Johnson du Parti unioniste d’Irlande du Nord, dont les élus refusent de siéger au gouvernement local de Belfast tant que le “protocole” avec l’UE ne sera pas abrogé.
Mandat en danger
Pour les satisfaire, M. Johnson veut faire passer une loi supprimant les contrôles sur les marchandises en provenance de Grande-Bretagne mais destinées à l’Irlande du Nord. Il veut aussi retirer le contrôle des aides d’État et de la TVA à la province du 27e. De plus, le texte supprime le rôle d’arbitre de la Cour de justice de l’Union européenne en cas de conflit.
Les raisons avancées par le gouvernement Johnson – le “protocole” aurait déstabilisé le pays – sont peu crédibles : non seulement l’Irlande du Nord jouit d’une meilleure santé économique que le reste du royaume en raison de son statut privilégié, mais la plupart des députés nouvellement élus d’Irlande du Nord défendent le “protocole”.
Lire aussi : article réservé à nos abonnés Londres menace Bruxelles d’abandonner des pans entiers du protocole nord-irlandais
En fait, le premier ministre cherche à s’amuser, quelques jours après que 41 % des députés de son propre parti lui ont refusé la confiance, exposant la division conservatrice et affaiblissant sa propre position. Visant une enquête parlementaire sur ses possibles mensonges aux législateurs sur les réceptions ivres de Downing Street pendant le confinement, M. Johnson sait que son mandat est en danger. Le sort du projet de loi présenté aux Communes est également incertain : il pourrait être rejeté par la Chambre des Lords, dont beaucoup de membres estiment qu’il met en péril la réputation de signature internationale du Royaume-Uni.
Lire aussi : Article réservé à nos abonnés “Partygate” : Boris Johnson gagne la confiance des députés conservateurs, mais laisse un vote très faible
Dans ce contexte, l’Union européenne, dont les offres de compromis ont été rejetées, ne doit pas être affaiblie. La procédure d’infraction contre Londres, ouverte en 2021 mais suspendue pendant les négociations infructueuses, doit être relancée. La possibilité de mesures douanières de rétorsion ne doit pas être exclue. Les Vingt-sept doivent continuer à assurer la paix en Irlande. Ils ne peuvent accepter que le Brexit conduise à la création d’un marché unique en Irlande du Nord, l’une des pierres angulaires de l’Union.
Boris Johnson jouer la carte du conflit avec ses voisins au moment où le retour de la guerre sur le continent exige une solidarité européenne sans faille est à la mesure de son cynisme et du risque d’isolement qu’il fait peser sur le Royaume-Uni.
Le monde