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Des interviews publiées dans la presse et des confidences chuchotées à l’oreille des proches, se dégage un parfum de désillusion qui parcourt certains élus macronistes. Engagés au printemps 2017 derrière un président de 39 ans qui promettait le renouveau de la vie politique et de ses habitudes, de nombreux députés LREM, cinq ans plus tard, ne se présentent pas aux élections législatives, dont la première autour est organisé le dimanche 12 juin. .
“Une trentaine de députés”, a reconnu fin mars Christophe Castaner, le chef de file du groupe LREM à l’Assemblée nationale, sur BFMTV. Ils seront exactement cinquante-quatre sortants pour ne pas avoir présenté leur nom de famille sur les bulletins de vote.
« Fatigue », « usure » et « difficultés » sont les mots qui reviennent lorsqu’il s’agit de détailler les raisons qui poussent ces députés de la majorité à démissionner de l’Assemblée nationale. “Nous avançons à certains moments, nous faisons des petits pas. Mais combien d’efforts cela coûte-t-il ? […] C’est totalement dysfonctionnel”, a déploré la députée gardoise Annie Chapelier, qui a évoqué sa retraite de France Inter. En pratique étroite.
Déception chez les novices
Depuis cinq ans, Étienne Ollion, directeur de recherche en sociologie politique au CNRS, observe la chambre et notamment sa majorité. Il a publié un livre, Candidats – Actualités et professionnels de la politique, aux éditions PUF. Le chercheur souligne une forme de désillusion des députés, déconcertés « par le pouvoir réel du Parlement et sa place subalterne dans le fonctionnement institutionnel ». “Il y a une forme de déception face à son rôle au Parlement pendant cinq ans”, a-t-il dit.
“Devenir une personnalité publique est difficile à vivre.” Étienne Ollion, directeur de recherche en sociologie politique au CNRS
Sur les 308 députés LREM élus au printemps 2017 (il n’y en a actuellement que 266 dans ce groupe), il estime qu’une centaine n’avaient aucune expérience militante ou institutionnelle lorsqu’ils ont foulé les marches de l’Assemblée nationale. Et les aspirations de ces députés de la société civile ont été brisées par la lourde machinerie parlementaire.
Corentin Poyet, chercheur en science politique à l’université de Tampere en Finlande, ajoute : « Ces nouveaux venus sont venus avec de fortes attentes d’une institution avec leurs propres codes. Ses initiatives personnelles sont noyées dans un cadre et ses règles.
Souffrir au travail
Cette déception se situe à un deuxième niveau. C’est ce qu’Etienne Ollion a résumé sous le concept de “difficulté de la condition politique”. Si le rôle de député offre un certain prestige social et une rémunération confortable, les conditions de travail restent difficiles. “C’est un sujet tabou à la Chambre, car on a vite peur que ce soit perçu comme une plainte”, a-t-il dit.
La journée de travail atteint le plus souvent soixante-dix heures par semaine, les week-ends se passent dans leur circonscription et les pesanteurs de la vie privée sont vite perçues.
“Devenir une personnalité publique est difficile à vivre”, poursuit Étienne Ollion. Surtout dans un contexte où la violence contre les politiciens s’est accrue. Moins habitués à la férocité de l’affrontement partisan et plus exposés aux querelles internes, les recrues du parti majoritaire ont été choquées par la brutalité du monde politique. Un motif souvent publiquement assassiné, les démissionnaires préférant présenter des arguments plus idéologiques. Ce qui fait dire à Etienne Ollion, également professeur à l’École polytechnique : « Il y a une vraie souffrance à l’œuvre à l’Assemblée.
Échec du renouvellement
Le vent de désertion qui s’empare du parti présidentiel illustre comment la famille politique, créée en 2017, n’a pas pu renouveler ses pratiques au sein d’un Parlement qui promettait de se revitaliser. Awenig Marié, doctorante et chercheuse à l’Université libre de Bruxelles, pose un regard froid et précis sur la pratique du pouvoir dans les rangs macronistes :
“Les députés qui ont conservé l’investiture de la Renaissance [nom donné à la nouvelle coalition soutenant le président Emmanuel Macron, ndlr] ce sont eux qui ont été les plus impliqués dans la prise de décision au cours des cinq dernières années. Et l’on constate que ces députés, ayant joué les rôles les plus importants au Parlement, étaient des élus qui avaient déjà une expérience politique. La plupart étaient des fêtes traditionnelles. Ils dominaient la machine parlementaire et prenaient moins de temps pour présenter leur action.
Le doctorant avance aussi que parmi les dirigeants présentés dimanche, il n’y a pas de profil comparable à celui des 100 nouveaux venus qui ont gagné en 2017.
“Il y a un constat amer à faire : dans les rangs de la majorité, l’opération de renouvellement a échoué.” Étienne Ollion, directeur de recherche en sociologie politique au CNRS
Parmi les déçus, certains voulaient aller au-delà du désespoir et étaient prêts à continuer. Cependant, la plupart les ont dépouillés de leur nomination. “Il fallait faire de la place aux rassemblements de la droite”, estime Corentin Poyet. Un état des lieux qui n’a pas plu à tous les relégués. Dans la 5e circonscription des Français de l’étranger, le député Stéphane Vojetta avait été écarté au profit de l’ancien Premier ministre Manuel Valls. Il a décidé de ne pas être d’accord avec sa candidature malgré le manque de soutien de son parti. Limogés, Cédric Roussel et Émilie Guérel ont en revanche choisi de respecter la décision de leur parti.
Politique anti-fronde
Au-delà de ces arbitrages internes, les critiques du gouvernement ont coûté cher aux élus. “La discipline électorale est aussi très structurante de la logique d’investiture”, rappelle Awenig Marié. Par exemple, une députée comme Claire O’Petit a sans doute payé son vote contre le projet de loi sur la santé. “C’est une forme de punition pour manque de loyauté”, a ajouté Corentin Poyet.
Ministre de l’Economie sous le mandat de son prédécesseur François Hollande, Emmanuel Macron s’est efforcé d’éviter toute révolte au Parlement depuis son arrivée à l’Elysée. Son exercice de l’autorité présidentielle relègue davantage le Parlement à un rôle secondaire. “Il y a un constat amer à faire : dans les rangs de la majorité, l’opération de renouvellement a échoué”, estime Étienne Ollion. « En 2017, l’Assemblée nationale à 72 % a été renouvelée dans le but de féminiser et d’ouvrir les portes de l’institution aux personnes qui en étaient éloignées. Mais le renouvellement des visages n’a pas conduit à un renouvellement des pratiques.
Avec le limogeage des profils de la société civile et la concentration des anciens députés LR et PS, LREM poursuit une forme d’institutionnalisation du parti majoritaire à l’approche des élections législatives. Seulement voilà : le choix entre le renouvellement et la constance de l’appareil politique ne revient plus aux partis, mais aux électeurs, convoqués aux urnes dimanche.