Le dossier très sensible de la friche Josaphat revient sur la table du gouvernement bruxellois, après une enquête publique assez critique sur le PAD (plan d’aménagement territorial). Les terrains non bâtis de cette taille (25 ha), à cheval entre Schaerbeek et Evere, sont extrêmement rares dans la capitale. Rudi Vervoort (PS), ministre-président de Bruxelles et Pascal Smet (Vooruit), secrétaire d’Etat à l’Urbanisme, entendent entretenir les espaces verts mais surtout construire des logements. Pourtant, la biodiversité s’est développée autour de cette ancienne gare désaffectée. Les voisins s’opposent fermement au projet. Ecolo bloque également.
Le problème posé à Josaphat est le même que dans la plupart des projets immobiliers bruxellois. Ecolo veut plus d’espaces verts, le PS, des logements.
Rudi Vervoort : C’est un peu plus délicat. Le grand défi est de garantir le développement territorial d’une ville, de satisfaire ses besoins, tout en veillant à l’équilibre. Il ne peut s’agir uniquement d’espaces résidentiels, économiques ou verts. Chez Josaphat, en retravaillant le projet, on arrive à deux tiers de non bâti, un tiers de bâti. Dans les deux tiers non construits, il y a une troisième réserve naturelle et le reste sera un espace ouvert. La réservation sera gérée différemment dans les espaces verts. Il faut accepter que si l’on veut conserver des zones de biodiversité, il faut les rendre inaccessibles aux hommes.
Le projet voté l’an dernier, avant la consultation publique, prévoyait 1.200 logements. Sommes-nous toujours dans ce problème ?
VR : Nous sommes dans 1 100 foyers, avec plus de nature. Il y aura un mélange de logements publics, moyens et d’achat.
Pascal Smet : Certaines personnes font parfois croire que la biodiversité est en danger à Bruxelles. On a créé tout un récit sur la biodiversité, on pense aux baleines qui vont disparaître, dans la barrière de corail. Nous n’avons pas cela dans les zones urbaines. Et puis la nature est revenue ! La grande leçon est que nous pouvons créer de la biodiversité assez facilement.
Or, dans l’étude réalisée après enquête publique, la commission régionale s’inquiète qu’on autorise Josaphat à développer des “cages à lapins”.
PS. : Oui, mais dans le nouveau RRU (règlement d’urbanisme) qui est sur la table et que le gouvernement adoptera avant l’été, on avance vers un logement de qualité. Josaphat doit être un projet exemplaire, avec des terrasses, de la verdure sur les toits. Le projet évolue depuis la consultation publique.
VR : Ce sont des cages à lapins, mais une version de luxe.
PS : Le jour où tu t’arrêtes [de construire du logement], votre ville devient trop chère. L’archétype est San Francisco. Il y a un changement de paradigme, et Rudi et moi n’avons pas besoin d’Ecolo pour faire ça. Avant il y avait du terrain, on a construit et au final on s’est demandé où mettre le green. Aujourd’hui, comme Josaphat, nous pensons d’abord aux espaces verts et ensuite aux moyens d’y intégrer des bâtiments. Nous sommes sur le green. Ecolo critique le projet du marché de la place du Miroir, à Jette, trop minéral. Mais on ne peut pas faire affaire sur une pelouse, où il faut venir avec ses bottes. Nous sommes toujours une ville.
Ecolo ne semble pas convaincu par votre Josaphat PAD.
VR : Il a été approuvé par Ecolo en première lecture. Rien n’a changé en un an. Bien sûr, il peut toujours être mis à jour. Mais l’accord majoritaire est clair.
Sera-t-il adopté tel quel avant l’été ?
VR : Nous devons en parler au gouvernement. Mais apportez la lime du marais du Wiels dans les bois (NDLR : une mare est apparue après le forage accidentel de la nappe phréatique) : la Région a acheté un marais pour 8 millions d’euros. J’ai entendu dire que maintenant il y a des gens qui ne veulent plus rien construire dessus. Ne serions-nous pas condamnés à réaliser nos priorités sur les terres que nous avons ? Avec ce décompte, nous allons vider le fond.
PS : Quelle misère je n’ai pas eue quand j’ai abattu quelques arbres au square Fernand Cocq (Ixelles). Nous l’avons fait quand même. Maintenant tout le monde dit : cet endroit est fantastique.
Cela ressemble à votre déclaration à “Wilfried”: “Je ne suis pas un dictateur, mais je rends les gens heureux contre leur propre volonté.”
PS : Quand on travaille dans l’espace public, les gens s’y opposent. Mais quand le projet est bon, vous le faites malgré eux, et au final ils sont contents.
En sera-t-il de même avec Josaphat ?
VR : Oui. J’ai un exemple. Si on dit “Demain on ferme les quais” (centre commercial près du canal), nous avons une révolution. Cependant, lorsque j’ai délivré le permis, je me suis saisi le visage.
Les urbanistes se plaignent de la lenteur et de la difficulté du processus d’autorisation. Ce ne serait plus l’effet Nimby mais Banana (“construire absolument rien à côté de n’importe quoi”).
VR : Quel que soit le projet que l’on présente, on a un reflet presque pavlovien des associations qui vont traverser et pour qui c’est quand même mauvais. A Bruxelles, nous sommes encore à 53% non construits. Pour 30% des Bruxellois qui quittent Bruxelles, ce n’est pas parce qu’ils veulent aller à la campagne, mais parce qu’ils n’ont plus les moyens de s’offrir un logement de qualité.
PS : “La participation sans vision conduit à un jugement sans perspective” : ce sont les mots du bouwmeester flamenco. Les citoyens doivent être impliqués dès le début des projets, pas à la fin. Nous devons établir un cadre dans lequel les promoteurs peuvent opérer. Bruxelles est citée en exemple dans le monde pour son action au cours des 15 dernières années. Mais si on rentre dans le « on touche plus à rien qui a l’air vert », on va avoir un problème de viabilité et de fracture sociale. Il faut un logement de qualité mais aussi de l’accessibilité. Et si vous voulez vivre à la campagne, allez à la campagne.
© Jean-Luc Flémal
“Uyttendaele n’a pas le monopole de la laïcité”
Quelles sont les conséquences du vote très clivant sur l’abattage rituel au sein du gouvernement bruxellois ?
Rudi Vervoort : Mais rien du tout. Nous étions spectateurs. J’espère que les groupes parlementaires pourront le surmonter. C’est une séquence qu’on aurait pu éviter. Un tel vote reflète un dossier de division de la société. Et cela ne peut pas être résolu par une opposition frontale. Cela a divisé tous les groupes sauf le PTB. Le meilleur exemple reste Challenge, qui porte le texte mais contre lequel plusieurs députés votent. C’est l’arroseur arrosé. Cependant, ce n’est pas bon parce que le gouvernement a besoin de stabilité. Certains parlent d’électoralisme, mais nous sommes en phase avec les gens qui nous interpellent. On peut aussi voter en toute conviction et se dire que la laïcité n’a rien à voir là-dedans.
Julien Uyttendaele s’est présenté comme un laïc et a pris ses distances avec le PS bruxellois. Y a-t-il encore de la place pour les laïcs au PS bruxellois ?
VR : Tu plaisantes ou quoi ? Avez-vous le monopole de ce qu’est la laïcité ? Je suis aussi un laïc. Sur toutes les questions éthiques, jusqu’à l’adoption par les couples homosexuels, le PS a toujours voté à l’unanimité. Contrairement à ceux qui se présentent comme les plus grands laïcs et ont voté contre. La laïcité, c’est aussi accepter que les autres vivent leur vie. Le débat sur le massacre signifiait retirer un droit reconnu depuis des années et dire, c’est fini. La Région a subventionné les sites d’abattage. Ensuite, il y a une bascule et ce serait le nœud de la laïcité, tout d’un coup. De qui se moque-t-on ?
“Certains pensaient que la zone piétonne serait comme la digue de Knokke. C’est en fait Blankenberge.”
Pascal Smet, vous avez agi contre la transformation de l’A12 en boulevard urbain. Rudi Vervoort, vous avez été battu de Wallonie contre l’idée de supprimer le viaduc Herrmann-Debroux. Wallons et flamants roses ont parfois l’impression de ne plus se vouloir à Bruxelles. Bien nommé ?
Rudi Vervoort : Au PAD Herrmann-Debroux, nous avons respecté toutes les exigences légales. Avis demandé. Il y a eu des consultations avec les autres régions. Dire le contraire est faux. Il va encore falloir beaucoup parler de la façon dont on fait les choses, ce n’est pas demain qu’on démolira le viaduc. Avec la Flandre, qui a des projets colossaux pour Bruxelles (le rond-point ou le tram à Zaventem), on est dans une démarche plus constructive. Il faut trouver des accords avec la Flandre, on ne peut pas rester dans une position de « tout ou rien ».
Qu’en est-il de la localisation de la voiture en région bruxelloise ?
VR : Il faut rééquilibrer les fonctions, mais je ne suis pas favorable à l’évaporation automobile. Nous ne sommes pas là pour compliquer la vie de nos concitoyens, mais pour les inciter à vivre leur ville autrement. Il y a encore trop de voitures, mais en quelques années la ville a changé.
Pascal Smet : Il faut éviter que Bruxelles soit inaccessible aux Wallons et aux flamants roses. C’est pourquoi je suis intervenu sur l’A12, car l’archive n’était pas mature. On ne peut pas dire aux gens : vous n’êtes plus les bienvenus. Commerces et restaurants ont besoin de Wallons et de flamants roses. Le drame, c’est que la Belgique est petite. Ici, en 30 minutes, vous êtes à Anvers, en 15 minutes à Louvain. Ces villes ont beaucoup investi dans la rénovation urbaine. Il y a 15 ans, pour bien manger, il fallait venir à Bruxelles. Aujourd’hui, on mange bien à Anvers et à Malines. Il faut améliorer les conditions de vie des Bruxellois, il y a trop de voitures, mais il faut rester accessible. Il ne faut pas être contre la voiture, mais contre trop de voitures.
Et si Herrmann-Debroux était renversé avant l’arrivée du RER ?
VR : Mais non ! L’idée est de développer le projet en fonction de l’offre de transport en commun.
PS : En Wallonie, le…