En cette Journée Mondiale des Troubles de l’Alimentation (EDT), une enquête Qare met en lumière l’anxiété alimentaire, une zone grise de notre rapport à la nourriture qui inquiète beaucoup de femmes… sinon toutes ! De qui est-ce la faute? Dans le patriarcat, bien sûr !
De douze à quinze ans, il me faisait vomir régulièrement et cela semblait tout à fait normal. Pire, j’étais persuadé de le faire pour rester mince et en bonne santé. Alors dès que je pensais avoir un “excès” – après avoir mangé 8 haricots verts au lieu de cinq par exemple – je vomissais. Dès que je trouvais mon ventre trop gonflé, je vomissais. Dès que j’ai senti mes cuisses frotter, j’ai vomi.
Une équipe interminable pour laquelle j’avais mis beaucoup de stratagèmes pour éviter d’être rattrapé par mes proches. Parce que finalement, au fond de moi, j’ai réalisé que quelque chose n’allait pas. Mais j’ai préféré me taire. Et ce n’est que 10 ans plus tard, le 2 juin, Journée mondiale des troubles de l’alimentation (TDA), que j’ai enfin osé sensibiliser et révéler que je souffrais d’anorexie.
53% des femmes souffrant de troubles alimentaires préfèrent se taire
En France, 44% des femmes déclarent avoir vécu des périodes de déséquilibre alimentaire et 53% d’entre elles n’ont jamais osé en parler à qui que ce soit, selon une enquête inédite publiée aujourd’hui par Qare, spécialiste de la téléconsultation en France, en collaboration avec le sondage IPSOS station. Parmi ces femmes – dont je me rends compte – 47% n’en ressentent pas le besoin, un quart estiment n’avoir aucun problème, 23% ont honte et 13% ne savent pas vers qui se tourner.
Face à ces chiffres, je suis perplexe : pendant des années j’ai pensé que mon ancien comportement alimentaire était tout à fait normal, car je voulais être danseuse et qu’il fallait que je me conforme au culte de la minceur que prône ce métier. Mais alors, ne serions-nous pas plus susceptibles d’avoir des désordres dans notre alimentation ? Ne sommes-nous pas tous, à cause des commandements de notre système patriarcal, sujets à un moment ou à un autre à entretenir un rapport problématique et malsain à la nourriture ?
© Margaux Motin pour Qare
L’anxiété alimentaire, la zone grise de notre rapport à la nourriture
La designer Margaux Motin a brillamment illustré le rapport Qare, nous confrontant à des situations du quotidien, miroirs de certaines de nos habitudes. Par exemple, il y a la jeune femme qui en a marre de faire du sport et préfère annuler le cinéma avec ses amis car elle doit éliminer complètement le « risotto aux asperges » qu’elle a mangé. Il y a aussi la jeune femme qu’on appelle “midinivora”, c’est-à-dire “elle n’aurait jamais faim au déjeuner”. Il y a encore ceux qui souffrent du “syndrome du buffet” et craquent trop devant une jolie banque de bonbons. Et il y a ceux qui sont obsédés par la qualité des aliments…
Faites-vous partie de ces jeunes femmes ? Moi aussi. Êtes-vous convaincu d’avoir une relation saine avec la nourriture ? Je le pensais aussi… Et pourtant… L’enquête Qare montre une zone grise dans notre rapport à l’alimentation, à la limite des troubles alimentaires : l’anxiété alimentaire.
Revenons dans l’ordre. Les troubles du comportement alimentaire regroupent trois pathologies : l’anorexie, c’est-à-dire lorsque l’on souffre d’une restriction alimentaire sévère, la boulimie, qui se caractérise par l’ingestion compulsive de grandes quantités de nourriture suivie de comportements compensatoires (ex : vomissements) et ceux-ci ne sont pas présents dans la troisième trouble, frénésie alimentaire. en mangeant.
L’anxiété alimentaire est un concept qui n’a pas encore été institutionnalisé. Les chercheurs de l’enquête Qare ont tenté de le définir comme le moment où “l’alimentation devient une préoccupation excessive et chronique et affecte la santé physique et/ou psychologique, sans nécessairement être un TCA dans sa définition médicale”. La boucle n’est pas bouclée : n’est-ce pas souffrons-nous tous d’anxiété alimentaire à un moment donné de notre vie, consciemment ou non ?
© Margaux Motin pour Qare
Les ordres sociaux au cœur du problème
L’anxiété alimentaire : un héritage historique
Pour Camille Adamiec, sociologue spécialiste de l’alimentation et de la santé, il y a une raison historique à la présence de ce phénomène :
« Historiquement, le rapport à la nourriture a longtemps été dépendant du calendrier, du climat, et du climat spirituel. L’alternance entre des périodes de fête et d’abondance de nourriture et des périodes de jeûne et de retenue a structuré la vie collective et individuelle.
Bien sûr, aujourd’hui l’alimentation ne dépend plus du climat, mais dans l’imaginaire collectif cette confrontation entre plaisir et sobriété reste profondément ancrée. D’autant que l’individu est désormais noyé dans la multiplicité des offres alimentaires, comme le confirme le sociologue :
« Nous vivons dans une société d’abondance, avec notamment l’émergence des services de livraison à domicile qui vous offrent un approvisionnement illimité en produits alimentaires à tout moment et en tout lieu. Cette surabondance donne plus de pouvoir à l’individu dans ses choix alimentaires, notamment parce qu’ils sont socialement encouragés. »
Face à ces gigantesques possibilités alimentaires, l’individu devient incapable de choisir, de peur de prendre la mauvaise décision. Comme le rappelle Camille Adamiec, dans les années 1990, le sociologue Alain Ehrenberg a théorisé cette idée comme une « cacophonie alimentaire ». C’est la fatigue causée par le poids des responsabilités individuelles dans nos sociétés modernes qui peut conduire l’individu à privilégier la restriction des libertés.
© Margaux Motin
Et si ce n’était qu’une question de grossophobie ?
Grossophobie, nom féminin : Attitude discriminatoire envers les personnes obèses ou en surpoids. Depuis la nuit des temps, notre société ne s’est-elle pas construite sur cette peur d’être marginalisé si l’on ne respecte pas certains diktats de beauté, de normes, dictés par le système patriarcal ?
Selon le rapport Qare, les jeunes femmes de moins de 34 ans sont particulièrement touchées par l’anxiété alimentaire : 55% des 16-24 ans et 47% des 25-34 ans. Ces jeunes estiment que ces déséquilibres alimentaires ont eu un fort impact sur leur quotidien, notamment dans la sphère publique.
A l’heure du body positivisme, les exigences d’être mince semblent encore particulièrement résilientes, même chez les millennials… Parmi les jeunes femmes entre 16 et 24 ans, 82% ont déjà renoncé au maillot de bain, 64% essaient de contrôler leur image . sur les réseaux sociaux et 47% admettent que leurs problèmes alimentaires ont eu un impact sur leur vie de couple (bagarres, perte de libido, etc.).
Mais pourquoi insistons-nous tant pour contrôler notre image ? Pour hommes? A cause des hommes ? Pendant des siècles, les femmes en chair et en os ont été des muses, des maîtresses de Rois : elles correspondaient aux normes idéales de leur temps, édictées par… des Hommes. Être grosse, c’était être belle. Selon Rossella Ghigi, dans son livre Le corps féminin entre science et culpabilité, l’obsession anti-gras est née en France dans les années 1920 et 1930, et dictée par… les hommes. En 2022, cet héritage patriarcal, ce dimorphisme entre homme et femme reste un pilier quasi inébranlable des relations hétérosexuelles… Bref, l’homme doit être fort et musclé, et la femme, une figure belle, brute et fragile. Mais bon, je vous en dirai plus dans un prochain article.
© Margaux Motin
Réseaux sociaux et régimes : nos pires ennemis ?
En 2022, les réseaux sociaux sont omniprésents dans notre quotidien – pour le meilleur mais souvent pour le pire ! Chaque jour, nous sommes submergés par de nombreux défis ou tendances qui glorifient les troubles alimentaires. Parfois, vous pouvez trouver des vidéos où les gens montrent ce qu’ils mangent en une journée. Parfois c’est une pomme, un café, un petit carré de chocolat… Et c’est tout !
Sans oublier les célébrités que nous admirons et qui n’hésitent pas à prôner des régimes draconiens et dangereux. Récemment, il y a eu Kim Kardashian qui, voulant revêtir la robe de Marilyn Monroe sur le tapis rouge du Met Gala 2022, a perdu 7 kilos et a dévoilé à ses fans sa recette miraculeuse : bannir les sucres et les féculents ! Si ça a marché pour Kim K, pourquoi pas pour moi ?… Mais il ne faut pas copier toutes les habitudes de nos idoles, surtout quand elles peuvent être dangereuses.
Flavie Brochard, diététicienne et nutritionniste spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire, alerte sur l’inanité des régimes qui ne sont qu’un appel à la frustration et au déséquilibre alimentaire :
“Aujourd’hui, il existe de nombreuses mesures de précaution autour de notre santé. On pense que le sucre, les graisses, les féculents sont responsables des problèmes de poids, ce n’est pas tout à fait ça. Vous pouvez avoir une alimentation variée et régulée car il existe une régulation naturelle dans votre corps. Les régimes sont…