A l’Education nationale, c’est la surprise du nouveau gouvernement : un historien accusé de réécrire l’histoire.
A la veille de sa victoire, Emmanuel Macron avait promis “un nouveau président, un nouveau mandat et un nouveau peuple”. Le dernier mandat avait été intrigant. Et les meilleurs choix surpris. Elisabeth Borne, à l’image des noms qui circulent au sein du gouvernement, prône plutôt la continuité. L’heure de la fin n’allait pas sonner pour les technocrates. D’ailleurs, peut-être tant mieux. Le rêve a ses vertus, mais la compétence technique, la connaissance des dossiers, le réalisme et le souci du management ont aussi leurs mérites. Sauf que la France demande toujours un peu de théâtre. Vous avez besoin de personnages. De Molière à Florian Zeller, les bonnes œuvres jouent un rôle de premier plan. Amateur de scène depuis son adolescence, Emmanuel Macron le sait. Cette semaine, dans le grand jeu politique, il a tenté son lever de rideau. Et il a confié l’effet de surprise au nouveau ministre de l’Éducation nationale de la société civile : Pap Ndiaye.
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Inconnu du grand public, on l’a découvert lors de la passation de pouvoir de Jean-Michel Blanquer. Une cérémonie froide et concise. Rien à voir avec le discours d’adieu de Jean-Yves Le Drian, plein de souvenirs et d’affection. Rue de Grenelle, deux hommes courtois se saluaient sans effusion. Une évocation des enseignements de base, des voeux pieux sur le retour des mathématiques dans les classes supérieures, un hommage à Samuel Paty, et un ou deux copeaux d’argot ont à peine prolongé une rencontre prise dans le froid malgré la chaleur ambiante. Certes, pour certains comme pour d’autres, mieux valait ne pas s’attarder sur leurs intimes convictions. De fausses notes auraient endommagé l’harmonie de cette brève mélodie cérémonielle. Et pour une bonne raison. Dès que le nom du ministre a été connu, la radio, la télévision et les réseaux lui ont donné le même surnom : l’anti-Blanquer. Un regard sur Wikipédia a suffi : si Pap Ndiaye n’était pas encore célèbre, il avait déjà des convictions qui pouvaient être mises à mal. Car ? Parce qu’elles se chevauchaient souvent avec les pires phobies de son prédécesseur.
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Toujours maître de ses émotions, il sait rafraîchir les conversations houleuses. C’est un roseau avec des tendons de chêne
Lequel est? Indigénisme, racisme, wokisme et autres théories qui portent un regard identitaire et déconstructeur sur la société française. Pour Jean-Michel Blanquer, l’histoire de France va de Vercingétorix à Clovis, de Charlemagne à Hugues Capet, de Saint Louis à Jeanne d’Arc, de Louis XIV à Napoléon et de Clemenceau à de Gaulle. C’est ce qu’on appelle le récit national. Il ne faut pas trop compter sur lui pour abattre des statues, effacer des dates, glisser des personnages et introduire des héros venus d’ailleurs, ou inventer une France métissée d’emblée. En évoquant les lumières des sciences sociales enseignées dans les collèges américains, j’aurais même parlé de virus. Autres temps, autres mûres, telles sont les idées qui ont tapé dans l’œil de Pap Ndiaye.
Cette première journée, dans la cour d’honneur du ministère, a été présentée comme un bel exemple de diversité et de méritocratie républicaine. Cela est vrai si nous appliquons le terme à tous les bons élèves. Dans son cas, il est un peu complaisant. Son père sénégalais, ingénieur et diplômé des Ponts et Chaussées, était directeur du port de Dakar. Sa mère était professeur de sciences naturelles à Bourg-la-Reine. Les vacances se passent en Beauce chez ses grands-parents maternels. La retransmission du Tour de France et les balades à vélo ont marqué les journées. Nous étions plus proches de Proust et des haies d’aubépines près de Guermantes que des ghettos noirs de Toni Morrison. Après l’institut Lakanal de Sceaux et une préparation à Henri-IV, il entre à la Normale sup Saint-Cloud et obtient l’agrégation d’histoire. Rien à voir avec la Cité des 4000. Sa sœur, Marie, romancière et prix Goncourt, a suivi le même chemin sans épines. Une enfance heureuse dans un pays tranquille. Le pape était noir, bien sûr. Mais pas trop. Mis à part son prénom, il était l’adolescent français moyen. Plus tard, il supprimera l’apostrophe entre N et D de son nom. Leurs enfants, eux, s’appelleront Rose et Lucien et étudieront à l’École Alsacienne, autre haut lieu du “communautarisme”. Sa mère, Jeanne Lazarus, dirige le département de sociologie de Sciences Po. Le couple idiot idéal.
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Entouré de sa famille pour le vernissage d’une exposition au Musée national d’histoire de l’immigration, qu’il dirige (de gauche à droite) : son fils, Lucien, sa compagne, Jeanne Lazare, sa fille, Rose, et sa soeur, Marie Ndiaye . 3 avril. © LIONEL URMAN / NOUVELLES ABACA
Le racisme, il le trouve. Aux États-Unis, où il est allé faire sa thèse sur la pétrochimie DuPont de Nemours. Un séjour de plusieurs années où Pap Ndiaye découvre réellement qu’il est noir. Et il se passionne pour les « black studies », ces travaux d’intellectuels noirs américains sur le racisme, la ségrégation et leur poids dans la société. Un tournant dans sa vie et ses réflexions. De retour en France, spécialiste de l’histoire des Etats-Unis et des minorités, il orientera sa curiosité et appliquera son étude à notre société. Des recherches qui suscitent rapidement intérêt et admiration. Sur ce sujet brûlant, il ne détourne pas les yeux mais ne jette aucune braise. Dans un champ de pensée éruptif, il est plutôt impressionné par son calme et devient une référence respectée dans le mouvement. Professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, puis à Sciences Po, a participé à la fondation du Cran (Conseil Représentatif des Associations Noires), a été consulté par le Musée d’Orsay, a mené une analyse à l’Opéra de Paris sur la place des Noirs dans l’orchestre et dans le ballet…
Le droit entier est cent fois. Il semble que le ministère ait été remis à Attila
Si ses compétences l’emmènent partout, il ne frappe pas. Cependant, il n’avance pas déguisé. Par moments, elle évoque le “racisme structurel” de la France, prend la défense de Rokhaya Diallo lorsqu’elle est exclue du Conseil national du numérique, encourage les discriminations positives, estime que les réunions sur le non-racisme non racial peuvent contribuer à la vie démocratique ou déplore le “déni classique” de la police. violence, ce qui n’arrangera pas sa relation avec Gérald Darmanin… En revanche, il ne flatte pas l’autre camp et agace les oulémas de l’indigénisme quand il rappelle qu’en Afrique le trafic d’esclaves arabes et le commerce régional touchaient autant les gens comme commerce transatlantique. Peu importe, comme il le dit, les vérités multiculturelles et les incohérences post-raciales vont dans le même sens. A tel point qu’en 2021, à 55 ans, il est nommé directeur du Golden Gate Palace et du National Museum of Immigration History. Emmanuel Macron a voulu voir un visage de la France contemporaine, alerte mais pas bouillante. Du sang neuf, ni trop pâle ni trop foncé. Pap Ndiaye était cet homme.
Bon choix. On aime leurs idées ou on ne les aime pas, mais personne ne critique leur comportement. Certains le trouvent gras et froid. Caché dans ses diplômes universitaires, il baisse parfois les yeux. Frédérique Vidal, ancienne ministre de l’Enseignement supérieur, se souvient sûrement de quel ton malheureux, d’une voix douce et mesurée, elle avait nié toute réalité à ses avertissements sur les menaces indigènes qui rôdaient dans les universités françaises. Mais la plupart le considèrent comme réfléchi, diplomate et modéré. Il n’élève jamais la voix. Rien du hussard en colère, tout du doctorant désarmant. Toujours maître de ses émotions, il se comporte comme nul autre pour calmer les conversations houleuses. C’est une canne à côtes de chêne. Tant mieux pour lui aussi s’il veut réformer son ministère. Avec son million de fonctionnaires et ses milliers de règles implicites et de traditions, l’Éducation nationale est un paquebot transatlantique. Mais qui marche l’aviron. Chaque rangée est négociée. Dévier le mammouth de ses erreurs demandera beaucoup de diplomatie et de patience.
Professeur à l’École des hautes études en sciences sociales en 2007, année où il convoque Ségolène Royal à voter au premier tour de l’élection présidentielle. © STÉPHANE DE SAKUTIN / AFP
De toute évidence, la droite et l’extrême droite sont prêtes. A la nouvelle de sa nomination, il semblait qu’Alexis Kohler passait le relais à Attila. La France était cédée à ses destructeurs ! Vivre ensemble allait rééduquer nos proches. Le sang d’Eric Zemmour vient de couler. Sandrine Rousseau a tapé des mains sur le sol et a dit non. On ne parle pas de Jean-Luc Mélenchon, qui s’inquiète d’être interpellé par le vote identitaire. Mais à la maison il n’y a pas de grand danger : le wokisme c’est comme l’alcool, certains le font très bien et en font d’autres…