Le nouveau ministre de l’Education nationale, Pap Ndiaye, lors du premier conseil des ministres du gouvernement Borne le 23 mai 2022, à l’Elysée. CYRIL BITTON POUR “LE MONDE”
Ministre de l’Éducation nationale depuis moins d’une semaine, l’historien Pap Ndiaye est la cible d’attaques d’extrême droite. Universitaire, spécialiste français du statut noir et partisan du consensus, l’élection de sa nomination est en rupture avec son prédécesseur, Jean-Michel Blanquer, qui dénonçait le “wokisme” et “l’islamo-gauche”.
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“L’idéologie éveillée et les thèses anti-policières seront désormais encouragées dans nos écoles”, a déclaré sur Twitter Hélène Laporte, députée européenne du Mythe national (RN), le 20 mai, jour de la nomination de M. Ndiaye. Comme elle, Marine Le Pen s’est empressée d’attaquer l’enseignant-chercheur. Le président du RN, Jordan Bardella, l’a accusé d’être un “activiste raciste et anti-police”. Accusations également postées sur Twitter par le député Les Républicains (LR) Eric Ciotti qui a dénoncé une nomination “terrifiante”.
Enfin, la “fachosphère” n’a pas manqué l’occasion d’attaquer directement le nouveau ministre. Du 20 au 24 mai, le site d’extrême droite Fdesouche a consacré pas moins de dix-neuf articles à ce qu’il qualifie de « communauté noire ».
Citations tronquées, vidéos décontextualisées ou erreurs grossières… les nombreuses agressions subies par l’ancien directeur du palais de la Porte-Dorée à Paris se sont révélées caricaturales et relativement éloignées des discours nuancés de Pap Ndiaye par le passé.
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« Pap Ndiaye a participé à une interdiction des Blancs »
Le jour de sa nomination, le site identitaire d’extrême droite Fdesouche a largement diffusé de fausses informations selon lesquelles Pap Ndiaye aurait assisté à une interdiction des Blancs en 2016. Invité de franceinfo ce mardi 24 mai, Jordan Bardella reprend également cette infox selon laquelle « Pap Ndiaye a participé en 2016 à l’université Paris-VIII, à Saint-Denis, à un meeting interdit aux Blancs.”
pourquoi est-ce mal
Le vendredi 15 avril 2016 à l’Université Paris-VIII de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Pap Ndiaye était en effet l’invité d’une table ronde avec la politologue Françoise Vergès et l’universitaire Maboula Soumahoro sur la condition noire en France. En pleine mobilisation contre la loi travail, un groupe de réflexion “organisé non mixte” avait organisé “Paroles non blancs”, une semaine de débats et de conférences sur les “questions raciales”. Mais contrairement à ce que prétendent les militants d’extrême droite, si le groupe à la base de l’organisation n’était pas mixte, les conférences étaient ouvertes à tous, comme en témoigne encore le diptyque de l’époque.
Un rapport publié en 2017 dans le Journal des anthropologues en témoigne également. “Quant à ‘Paroles non blanches’, le titre même de l’événement montre son originalité : si les ateliers sont ouverts à tous, le groupe de sa propre initiative ainsi que les intervenants invités à l’occasion sont tous non blancs.”” Deux étudiants de l’Université Paris-VIII ont écrit, et l’initiative défend le principe de non-mixité comme mode d’action et comme outil de lutte.”
Dans une interview au Monde en 2017, Pap Ndiaye avait également pris position contre les réunions non mixtes, souvent controversées :
« S’il est logique que certaines associations (féministes, gaies, juives, racisées, etc.) attirent en priorité les personnes intéressées en premier lieu, il est néanmoins vital qu’elles accueillent à bras ouverts toutes les personnes de bonne volonté. »
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“On ne peut pas être ministre de la République et parler de racisme structurel dans la société française”
Sur franceinfo, Jordan Bardella a fustigé le nouveau ministre, l’accusant de transmettre “des idéologies anti-républicaines, anti-françaises et racistes”, alors que “la France est l’un des pays les moins racistes au monde”. “On ne peut pas être ministre de la République et parler de ‘racisme structurel’ dans la société française”, a-t-il dit, faisant référence à d’anciennes déclarations de l’historien.
Pourquoi il est décontextualisé
Jordan Bardella, cependant, semble ignorer toute la nuance de la citation originale de Pap Ndiaye. Interrogé sur la notion de « racisme d’État », le spécialiste américain d’histoire sociale estimait, en décembre 2017, dans un entretien au Monde, que la notion était sans pertinence pour caractériser la situation française. “Le racisme d’État signifie que les institutions de l’État sont au service d’une politique raciste, ce qui n’est évidemment pas le cas en France”, a-t-il déclaré. “D’autre part, il y a un racisme structurel en France, à travers lequel des institutions comme la police peuvent avoir des pratiques racistes”, a-t-il dit, avant de conclure : “Il y a du racisme dans l’Etat, il n’y a pas, il n’y a pas de racisme d’Etat”. . »
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“Pap Ndiaye est un militant anti-police”
Pour ses détracteurs, l’universitaire serait “un militant anti-police”. Pour étayer ses propos, l’eurodéputée RN Hélène Laporte a partagé un petit extrait vidéo dans lequel Pap Ndiaye parle d’une “attitude de déni face aux violences policières en France”.
Pourquoi il est décontextualisé
Ce passage est extrait d’une interview de près de dix minutes diffusée sur France Inter le 4 juin 2020, dix jours après la mort de George Floyd aux Etats-Unis. Interrogé sur le « silence des plus hautes autorités françaises sur la question » des soulèvements américains face aux violences policières racistes, l’historien explique ne pas s’en étonner : « L’attitude de déni face aux violences policières en France est assez classique et pour un long moment. “
Il a toutefois ajouté que ce démenti “commence à couler”, citant un document du Médiateur publié quelques jours plus tôt et dénonçant un cas de “discrimination systémique” dont sont victimes des Noirs et des Nord-Africains de la part de policiers issus de la 12e arrondissement de Paris.
Pap Ndiaye précise alors :
“On ne peut plus renvoyer cette question à un autre pays comme si on était miraculeusement à l’abri d’une réalité, pourtant évidente, qui est celle d’une partie de la jeunesse française : les contrôles des traits du visage, les difficultés avec la police et parfois la violence . . (…) Je regrette que les autorités françaises refusent de comparer et d’envisager des pistes d’amélioration. »
Il regrette surtout la relation dégradée entre la police et les jeunes des quartiers populaires et la logique de chiffres imposée à la police. Comme souvent, l’intellectuel reste nuancé dans ses propos, loin des postures “anti-police” décrites par ses adversaires, et appelle à une vraie réflexion sur la question :
“La police fait un travail nécessaire et évidemment important. Mais faut-il en conclure que tout va bien et qu’il n’y a rien à réformer ? Évidemment pas. »
“Comparer la police française de Vichy avec la police de banlieue actuelle”
Dans sa critique du ministre de l’Education, Jordan Bardella a également affirmé que Pap Ndiaye avait “comparé la police française de Vichy à la police d’aujourd’hui en banlieue”. Le président par intérim du RN fait référence à un extrait vidéo d’une interview que la chercheuse avait accordée à Mediapart le 8 juin 2020. L’extrait en question, tel qu’il est partagé dans les milieux d’extrême droite, laisse entendre que l’historienne compare la police actuelle à celle de Maurice Papon.
pourquoi est-ce mal
Ce fragment est complètement hors contexte, l’historien étant en effet interrogé sur la légitimité de comparer la situation américaine et française sur les questions raciales. Il revient ensuite sur les différences historiques entre les deux pays, tout en défendant l’idée de comparaison : « Comparer cela ne veut pas dire que c’est la même chose. (…) Dès qu’on regarde les différences qui sont généralement perçues comme irréductibles, on se rend compte que ces différences existent mais ne sont pas si nettes. »
C’est alors que l’enseignant-chercheur se souvient qu’en France aussi…